Rouen à vol d'oiseau (décembre 2008) Et si l'on regardait la capitale de Haute-Normandie à une hauteur inhabituelle? A mi-ciel. C'est une ville dont le coeur est une horloge. Sur le cadran doré, son unique aiguille est celle des heures. Les minutes, les secondes, elles, flottent dans le silence comme si elles demeuraient insaisissables, comme si l'horloge elle-même renâclait à capter l'actualité qui court dans les rues. Si bien que d'une heure à l'autre, Rouen semble toujours en délicatesse avec le présent. Dernier jour de septembre, grisaille, pavés mouillés, bientôt dix heures. Je suis descendue du train au mitan de la ligne Le Havre-Paris, et je reprends le parcours répété chaque semaine, il y a des années, durant mes études à Rouen, où je ne suis ensuite pratiquement jamais revenue. Rouen était alors pour moi comme l'image inversée du havre où je vivais depuis l'enfance: historique, vénérable, droite et brumeuse, alors que Le Havre était bétonné, venteux et horizontal J'ai reconnu les coteaux crayeux sur la rive droite et concave du fleuve, et soudain, par-dessus les bâtiments de la zone industrielle, la flèche de la cathédrale toute noire contre le ciel laiteux, alors très vite un canyon obscur, et puis Rouen, Rouen, deux minutes d'arrêt. Une fois au-dehors, la façade Art déco du Métropole, la silhouette du Donjon, et alors, comme une respiration avant de s'élancer, le regard qui saisit la ville en pente douce depuis le haut de la rue Jeanne-d'Arc (on compte seize mètres d'altitude place de la Cathédrale -, percée rectiligne qui permet de passer "de l'autre côté de l'eau", puisque c'est ainsi que se désigne toujours l'autre rive de la Seine. la rive d'en face. Mais pour l'heure, j'ai les yeux levés sur le Gros-Horloge, magnifique machine Renaissance, qui brille d'un éclat mat dans la bruine, un peu comme la montre à gousset sur le ventre d'un notable croisé dans un roman de Flaubert. Dans la "ville aux cent clochers" -en réalité une trentaine- où le temps religieux longtemps déplia les jours, c'est lui, le "Gros", le profane, qui rythme la vie des habitants. Aucune aventure rouennaise ne saurait se passer de la lecture des plaques de rues, rue des Bons-Enfants, impasse des Hauts-Mariages, rue de l'Ecureuil, rue Croix-de-Fer, rue du Vert-Buisson, rue de la Cage et, avant de remonter vers la cathédrale, cette rue Massacre, où la corporation des bouchers était établie. Toutes tickets d'or pour l'Histoire, et dessinant un poétique de la ville qui se découvre aussi comme un gigantesque théâtre médiéval. Car Rouen est bien tout entière tendue entre deux pôles tragiques, l'Aître Saint-Maclou, charnier des grandes pestes, et la place du Vieux-Marché, où l'on supplicia Jeanne. L'irruption sur le parvis de Notre-Dame joue à plein cette dramaturgie: sur ce vaste plateau pavé, un élancement de pierre qui mit plus de trois siècles à sortir de terre. Et toujours la même fascination devant cet édifice qui allie "la foi du charbonnier" à la puissance de l'église. Elaborée de la fin du 12e au 16e siècle, sa façade occidentale, portails et tours, déploie les variations de l'architecture gothique et se découvre comme un livre merveilleux où les grandes scènes bibliques se confrontent à la fantaisie et aux hantises du siècle. On comprend qu'elle fut motif obsessionnel pour Claude Monet qui, en vingt-huit toiles peintes entre 1892 et 1894, notamment depuis le premier étage de La Grande Fabrique, en saisit l'aura mystérieuse, le tremblé de la pierre et les vibrations de l'éternité, grâce aux ors, aux gris, et aux bleus si particuliers de la lumière normande. Et puis, il y a cette flèche qui fait débat, orgueil des Rouennais car la plus haute de France, et chef-d'oeuvre de finesse et de légèreté, quand Maupassant demeure perplexe devant son "aiguille de bronze, laide, étrange, démesurée". Cent cinquante et un mètres, donc. Une nuit de juillet, après les résultats des concours, nous fûmes quelques "collés" à gravir sa hauteur, passant d'un échafaudage à l'autre dans la pénombre, puis pénétrant les sous-bassements des charpentes et montant l'escalier de la flèche les uns derrière les autres, silencieux alors, et méthodiques, le colimaçon allait rétrécissant, si bien qu'à la fin nous tournions sur nous-mêmes, et arrivés sur la plateforme, étourdis, nous avions contemplé Rouen endormie, très obscure, médiévale. Pas une lumière hormis un halo blanchâtre au-dessus des ponts, la lune peut-être, et soudain l'écho d'une mobylette filant sur les pavés, lacéra le silence dans les ruelles vides et nous expulsa du passé. Le plus dur fut ensuite de redescendre, le vertige gagnait certains d'entre nous... A l'intérieur, revoir les merveilles: la rosace, le tombeau de Georges d'Amboise, l'escalier des Libraires et la crypte où repose le coffret abritant le coeur de Charles V. Tout résonne, le moindre souffle s'écoute, on pourrait entendre le froissement de la crinoline d'Emma contre les piliers de la nef. Halte à la brasserie Paul, sur la place, où le célèbre chausson pommes-camembert sauce au cidre de Madame Paul, régal supposé de Duchamp ou de Beauvoir, habitués des lieux, est toujours à la carte. J'aime son goût sucré-salé, à l'image des déjeuners en tête-à-tête que je connus ici avec l'un ou l'autre de mes parents, entre attentions délicates et mitraillage de questions. Dehors, il crachine. C'est drôle: d'après les mesures, le méandre de Rouen est pourtant la zone la moins humide de la Seine-Maritime, et non "son pot de chambre", sa "cuvette". Plus tard, je tourne autour de l'église Saint-Maclou, star du gothique flamboyant. C'est le quartier des Antiquaires et des collectionneurs. Calme, feutré, conservé. C'est le plein après-midi mais de petites lampes sont allumées çà et là, éclairant une Vierge en ivoire, une scène de chasse sur une tapisserie Renaissance, bleuissant des bois d'églises, une collection de maquettes de navires: ces vitrines sont autant de petites loges où se poursuit le théâtre de la ville. Les plus belles maisons à colombages sont par ici, rue Saint-Romain, rue Damiette, rue Martainville, où je peine à retrouver l'entrée de l'Aître Saint-Maclou, que signale le squelette d'un chat emmuré -superstition censée éloigner le Diable. Charnier du Moyen-Age, puis ossuaire pendant les grandes pestes, l'Aître Saint-Maclou ressemble à un étrange jardin: rien de macabre dans ces bois sculptés de têtes de morts et de squelettes, mais le rire et l'effroi. Un lieu toujours aussi intense, chargé, énigmatique. On comprend qu'il accueille aujourd'hui l'école des beaux-arts de Rouen. Retour aux rues mouillées, à la brume cotonneuse, humide qui enveloppe comme une écharpe et pastellise les couleurs. Dans la rue Eau-de-Robec, file un cours d'eau artificiel supposé évoquer le passé du quartier des teinturiers, puis bifurque vers le nord. Imposante apparition de l'abbatiale Saint-Ouen qui se tient immense et toute froide derrière ses arbres minces. La pluie force soudain, je fonce jusqu'au musée des Beaux-ARts. J'aimerais revoir deux tableaux, juste deux -ce musée est l'un des plus riches de France-, le retable de "La Vierge entre les Vierges" de Gérard David, retenu dans un mystère silencieux, et une "Flagellation du Christ" peinte par le Caravage qui, au contraire, éclate de violence physique. Dehors, le soleil a réapparu entre les nuages d'un ciel pommelé. Il fait doux, les rues étincellent. Plus tard, rue aux Juifs, je passe devant le palais de justice, gothique flamboyant et architecture Renaissance. Je m'étonne de le voir qui éclate de blancheur dorée quand je le connus mystérieux, luisant, noir charbon, c'était alors un palais de conte qui devait faire peur aux enfants. Enfin, voici la place du Vieux-Marché. Une grande croix désigne l'emplacement où Jeanne d'Arc fut conduite le 30 mai 1431 pour être brûlée vive, et "à côté d'elle étaient plus de huit cents hommes de guerre ayant haches et glaives". Sur la place, contemporaine, profilée comme un long bateau de bois, de béton et d'ardoise, l'église Sainte-Jeanne-d'Arc. De somptueuses verrières du 16e siècle y marquent l'apogée de l'art du vitrail à Rouen, mystères de la grisaille et du jaune d'argent, des sanguines et du verre gravé, art des enlevés et des "rondels". Je suis entrée reconnaître une prédication de saint Jean-Baptiste: au-dessus du saint drapé de rouge profond, mains tendues dans un geste d'une folle douceur, un oiseau d'or vole dans les arbres. Descente vers le fleuve, mais le front de Seine, à Rouen, n'existe pas. Je passe "de l'autre côté de l'eau". Là, Saint-Sever, ancien quartier des usines textiles, se livre peu. Tout se passe comme si la rive gauche demeurait une autre ville. Or, depuis quelques jours, un "sixième franchissement" est ouvert à la circulation, le pont gustave-Flaubert. C'est le plus haut pont levant d'Europe, autorisant les navires -et notamment ceux de l'Armada, la célèbre parade des grands voiliers- à remonter jusqu'au pont Guillaume-le-Conquérant. Rouen et donc aussi une ville où l'on construit des ponts, une ville qui se déploie à défaut de rester rapatriée sur ses clochers, ses deux mille maisons à pans de bois qui, autour du Gros-Horloge, lui font comme un trésor de guerre. Les deux gigantesques papillons de métal au sommet des pylônes de béton ouvrent leurs ailes dans le ciel. Et les mouettes, qui criaillent au-dessus du méandre, rappellent qu'au bout de ces cent vingt kilomètres de fleuve, la mer attend. Géorepères Quatre surprises de Rouen "à garder pour soi" Question: le vrai "Nautilus" Au bord de la Seine, une plaque en témoigne. Ici, Robert Fulton, en 1800, immergea pour la première fois un sous-marin, le "nautilus", dont le nom inspira Jules Verne. "Borne 210, quai rive droite. Question: Des chocolats bons à pleurer Et si vous goûtiez les "Larmes de Jeanne d'Arc"? Il s'agit d'une prouesse chocolatée au coeur d'amande nougatiné! Chocolaterie Auzou, rue du Gros-Horloge. Question: La vieille école C'est le plus ancien édifice juif d'Europe connu: une école rabbinique où l'on enseignait déjà au 17e siècle, exhumée en 1976. La maison sublime, cour du palais de justice, rue aux Juifs. Question: la source aux crevettes Lors de fouilles en 1993, une casemate des remparts a révélé une source où vivent des niphargus, crevettes aveugles et albinos. A voir lors des Journées du Patrimoine. Collège Barbey-d'Aurevilly. Légende photos Cathédrale Notre-Dame façade ouest Cette partie de la façade est considérée comme l'une des merveilles du gothique français. Ces cinq dernières années, on y a projeté en été des décors de lumière réalisés par la société Skertzo. Pont Gustave-Flaubert Un vertige technologique à l'assaut de la rive ouest C'est le plus haut pont levant d'Europe (86 mètres). Ouvert le 25 septembre 2008, cet "arc de triomphe" posé sur la Seine court sur 670 mètres et reliera à Rouen les futurs sites industriels de la rive ouest ainsi qu'un écoquartier. Au premier plan, on distingue les papillons d'acier (450 tonnes), éléments du mécanisme de levage. Fruit d'une collaboration entre Michel Virlogeux (pont de Normandie) et Aymerica Zublena (Stade de France), cet ouvrage détournera 50000 véhicules par jour du trafic urbain. Il est parfois bon d'être tête en l'air, dans une cité qui sait ménager des surprises! Sous la voûte du Gros-Horloge, on notera les détails d'un décor de style Renaissance réalisé entre 1527 et 1529 et rénové de 1997 à 2003: un Christ en Bon Pasteur et des scènes bucoliques. Quartier du Gros-Horloge Le Gros-Horloge fait toujours battre le coeur historique On y revient toujours, il est comme un aimant dans la vieille ville. Symbole de la puissance de Rouen, le Gros-Horloge (14e-16e siècle) est l'édifice incontournable pour les Rouennais comme pour les touristes. Restauré à partir de 1997, mis en lumière en 2003, le lieu a été rouvert au public en décembre 2006. L'occasion de découvrir le mécanisme de l'horloge constituée d'un semainier et d'une sphère représentant les phases de la lune. Et derrière la façade de ce pavillon, on pourra admirer les anciens appartements du gouverneur, chargé de remonter l'horloge. Aître Saint-Maclou Le cinéma et les beaux-arts investissent ce lieu plutôt macabre Parfaitement conservé, l'Aître Saint-Maclou se transforme à l'occasion en plateau de tournage: on y tourna en 2001 un épisode des "Misérables", série TV de Josée Dayan. Il abrite l'école des beaux-arts. Rappelons qu'en 1348, la Grande Peste sévissait en Europe. Le cimetière de Saint-Maclou ne suffisait plus: un "aître" fut créé. Cet espace servit de fosse commune. En 1526, une nouvelle épidémie conduisit à la construction des galeries, surmontées d'un comble, à usage d'ossuaire. Des poutres furent sculptées de têtes de morts, et les colonnes d'une danse macabre. Rue Eau-de-Robec Au pied des façades à pans de bois, coule le souvenir d'une rivière C'est l'un des charmes de cette ville, de retrouver, au coin d'une rue, la magie du monde médiéval. Ce cours d'eau le long duquel s'installent, l'été, les terrasses des cafés, a été reconstitué dans les années 1970. Partiellement recouvert en 1880, puis "enterré" entre 1938 et 1941, le véritable Robec, lui, suit un parcours souterrain jusqu'à la Seine. La rivière alimenta filatures et teintureries jusqu'au 19e siècle. Le quartier restauré permet d'admirer les demeures à pans de bois qui séduisirent Flaubert. Plusieurs allégories représentant les sept vertus ornent la façade du pavillon des Vertus, rue du Ruissel. Au 15e siècle, elles décoraient la cour de la maison des Quatre Fils Aymon. Place du 19 avril 1944 Cette place du souvenir sait aussi vivre avec son temps Aux beaux jours, les terrasses des cafés et des brasseries attirent sur cette place touristes et Rouennais. Dans la journée, elle fait le lien entre le centre piétonnier, le musée des Beaux-Arts et le Secq des Tournelles, musée municipal. Mais la nuit, vue des toits, elle redevient comme un décor autour de la fontaine et de la sculpture de Dominique Denry qui témoignent de l'une des pages les plus douloureuses de Rouen. En avril 1944, après un bombardement de la Royal Air Force, on déplora 816 morts et 20000 sinistrés dans la ville. Cathédrale Notre-Dame façade ouest A 30 mètres de haut, anges et saints de pierre veillent sur le parvis Amfreville-sous-les-Monts Deux écluses maîtresses gèrent le trafic sur la Seine Une écluse fut mise en service en 1854, puis recouverte. Le transit est aujourd'hui assuré par deux autres (1887). Le site ainsi que la passerelle traversant la Seine sont un lieu de balade pour les Rouennais. Eglise Sainte-Jeanne-d'Arc Place du Vieux Marché Ici, la Pucelle a péri dans les flammes du bûcher Au pied de cette église contemporaine (1979), les historiens situent l'emplacement où Jeanne connut son martyre le 30 mai 1431. Le pilier surmonté d'une croix marque l'endroit du bûcher.