HISTOIRE DE LA VILLE D’AUXERRE. TEMPS ANCIENS JUSQU'A L’INVASION DES GAULES PAR LES ROMAINS. Lorsque les Gaules furent réduites en province romaine, Auxerre, alors nommé Vellaunodunum, était déjà une ville importante, et le chef-lieu d'un des Peuples confédérés sous le nom de Sénons ou Senonais. Mais aucun monument particulier n'instruit sur le sort de ses habitants dans les temps antérieurs ; on ne peut le connaître qu'en consultant l'histoire générale de la Confédération Sénonaise. La Gaule celtique, dont elle faisait partie à la première époque éclairée par l'histoire, était, comme tout le pays compris entre les Alpes, le Rhin, l'Océan , les Pyrénées et la Méditerranée, habitée par la race des Gals ou Gaulois; qui trouvaient dans les produits de leurs nombreux troupeaux , ainsi que dans la chasse et la pèche, tout ce qui était nécessaire pour satisfaire les besoins très- bornés de la vie pastorale. Ils ignoraient même l'usage du fer ; leurs instruments et leurs armes étaient de bois ou de pierre. Toute la population était divisée en Familles ou Peuples, formant ensemble plusieurs Nations distinctes, parmi lesquelles celle des Sénonais s'est rendue fort célèbre. Dans ce premier état, leur religion n'était qu'un grossier polythéisme, consistant dans l'adoration des phénomènes de la nature. Les vents, la pluie, les rivières, et jusqu'aux arbres et aux pierres, recevaient leurs hommages. Un des autels élevés à l'Yonne par les habitants de Vellaunodunum, a été retrouve en 1721 (1). Dans le cours du cinquième siècle av. J.-C, une multitude de Cimbres, avec leurs familles, quittant le nord de la Germanie, sous la conduite de Hu , ou Hésus-le- Puissant, passa le Rhin ; et après de longues guerres, parvint à s'établir dans la partie septentrionale et occidentale de la Gaule, jusqu'aux monts Eduens, aujourd'hui l’Avallonais et le Morvan. Cette impulsion naturelle des habilants du Nord à se jeter sur le Midi, pour y jouir d'une température plus douce et d'un sol plus fertile, fut surtout funeste aux Sénonais et aux Vellaunodunes sur lesquels reflua tout ce qui, par suite de cette invasion, ne put pas trouver à vivre sur le territoire occupé ; ils se virent contraints d'envoyer, en grand nombre , leurs jeunes hommes , avec les femmes et les enfants de ceux-ci, chercher, les armes à la main, un asile dans d'autres contrées. Telle est la cause de l'irruption de cette colonie sur l'Italie. Elle passa le Pô ; chassa les Umbres du littoral de la mer supéricure, et s'y établit (2). De ce que dit Polybe (3) , des habitudes de ces Sénonais , dans le pays par eux conquis , on peut prendre une juste idée de ce qu'elles étaient dans leurs pays, quand ils en sont sortis. « Ils habitaient des bourgs sans murailles, manquant de meubles , dormant sur l'herbe, ou sur la paille ; ne se nourrissant que de viande; ne s'occupant que de la guerre, et d'un peu de culture. L'or et leurs troupeaux étaient, à leurs yeux, toute la richesse, parce qu'ils pouvaient les transporter avec eux dans tout événement. » On peut cependant en conclure que déjà, ils connaissaient les avantages du commerce. Sans cela, l'or auquel ils mettaient du prix, n'en aurait eu aucun pour eux. Le mélange des Cimbres avec les Gaulois fit faire à ces derniers un pas vers la civilisation. Le Druidisme que professaient les Cimbres, exerça sur toute la population une influence salutaire. Les Druides de première classe habitaient les forets ; ils y cultivaient les hautes sciences religieuses, civiles et législatives. Seuls ils jugeaient tous les différents; et c'est auprès d'eux que la jeunesse allait recueillir les bienfaits de l'instruction publique. Ceux de la seconde classe, appelés Ovates, allaient dans le monde; étudiaient les sciences naturelles, l'astronomie , la divination et la médecine ; ils étaient chargés des fonctions du culte, et de la rédaction des actes. La poésie et la musique étaient les attributs des Druides de la troisième classe , appelés Bardes. Leur religion admettait, après la mort, des récompenses et des peines, par la métempsycose, ou le passage d'un premier corps dans un second plus ou moins heureux ; puis une autre vie, où chacun retrouvait les mêmes jouissances que sur la terre, et recevait des nouvelles de ce qui s'y passait, par la fumée des sacrifices. Les Gaulois l'adoptèrent, sans cependant abandonner leur polythéisme; mais il s'épura, en quelque sorte; ils ne virent plus, dans leur adoration des choses inanimées, que les esprits qu'ils supposaient diriger leurs mouvements. Indépendamment de cet ordre privilégié des Druides qui était électif, il y avait encore parmi les Gaulois, confondus avec les Cimbres, celui des Nobles on Chevaliers, chez qui cette qualité était héréditaire. Presque tous les habitants des campagnes s'attachaient à l'un d'eux, cultivaient ses terres, et le suivaient à la guerre avec un dévouement sans bornes. Les habitants des villes conservaient mieux leur libelle. Il y avait aussi des esclaves, mais en petit nombre. Tous les membres d'un même Peuple avaient un chef dont le droit était aussi héréditaire. Dans les premières années du quatrième siècle , av. J.-C., d'autres Cimbres et des Belges vinrent encore fondre sur le nord de la Gaule ; mais cette fois les Sénonais surent leur opposer une telle résistance, qu'aucun d'eux ne put se fixer au-delà de la Seine et de la Marne. A la même époque , une colonie de Phocéens s'établit sur les bords de la Méditerranée, et fonda Marseille. Se livrer au commerce et à la navigation , fut dès lors la profession principale de ses habitants. Par leurs soins , les marchandises de l'Orient, de la Grèce , de l'Afrique et de l'Italie , se répandirent dans les Gaules ; et celles des Gaules, ainsi que l'or , l'argent, le cuivre, le fer et le plomb, qui étaient encore abondants dans leurs mines, furent pris en échange pour ces mêmes contrées. Bientôt le commerce , en remontant le Rhône et la Saône , pénétra dans la Celtique ; enfin , on s'aperçut que quarante lieues seulement séparent la navigabilité de la Saône de celle de la Seine , par l'intermédiaire de l’Yonne , un de ses affluents. Des convois par terre furent organisés , pour franchir cette distance , et une ligne de communication porta tout le commerce du Midi, à travers les Gaules , jusqu'aux îles Britanniques. Les sciences et les arts qui suggèrent et dirigent ces grandes entreprises, arrivent toujours dans les régions ainsi explorées ; c'est ce qu'éprouva la Gaule. Les relations journalières de ses habitants avec tous les étrangers que le négoce y attira, firent faire de rapides progrès à sa civilisation. On ne peut pas douter que les habitants de Vellaunodunum n'aient été des premiers qui en ont profité, puisque cette ville était située sur le bord de l'Yonne, précisément au point où commence la navigabilité de cette rivière ; et que c'est dans cette ville qu'alors , comme aujourd'hui, ont du se placer les agents chargés de diriger les transports par eau vers le Nord, et ceux par terre vers le Midi.(4) Au milieu de ce quatrième siècle , et peut-être par suite des progrès de l'instruction , l'influence des Druides reçut une atteinte grave. Jusque-là , c'était par eux qu'étaient examinées et résolues les questions de paix et de guerre, ainsi que toutes celles concernant l'ordre politique. Tous les chefs des tribus se concertèrent pour s'affranchir de cette tutelle , et réduisirent les Druides à leurs autres prérogatives, encore considérables. Il en résulta une longue anarchie. L'ambition des chefs , qui auparavant était souvent comprimée , n'eut plus de frein. Ils se firent entre eux la guerre , comme, depuis , les seigneurs durant le régime féodal. Plusieurs, après avoir conquis quelques tribus , se firent rois, et augmentèrent le désordre , en voulant étendre leur puissance sur un plus grand nombre de Peuples. Ces calamités duraient depuis deux siècles, lorsque les Peuples, las de se battre ainsi, au gré de chefs que l'hérédité leur imposait, et qui , sans les consulter , disposaient de leur vie et de leurs biens , secouèrent leur autorité , comme antérieurement en ces chefs s'étaient soustraits à celle des Druides ; nouvelles causes de dissensions civiles, dont le résultat , avec quelques différences dans les localités , fut en géneral l'abolition du pouvoir héréditaire, L'élection de chefs temporaires , ou à vie, et de notables formant un Sénat. Tous les ans , chaque Nation avait une réunion de députés. Celle des Celtes, dont Vellaunodunum dépendait, se tenait chez les Carnutes. Cette révolution , qui ne se termina qu'après une lutte longue et terrible , ne fit pas cesser tous les maux; la démocratie a ses orages , comme l'aristocratie ; et ils sont plus difficiles à calmer , par ce qu'il y a plus de volontés à satisfaire. C'est cependant à l'époque de ces discordes civiles , qu'enfin les habitants de la Celtique devinèrent toute la fertilité de leur sol , agrandirent et perfectionnèrent leur agriculture. Peut-être cet heureux résultat est-il dû à plus de liberté dans l'ordre politique. Quoi qu'il en soit , on leur attribue l'invention de la charrue , du crible en crin , et de l'emploi de la marne (5); et il est certain que , dans les premières années du second siècle (avant J.-C.) l’Est, le Centre et le Midi de la Gaule en grande partie défrichée, produisaient abondamment du blé, du millet et de l’orge (6). Il l’est également que l’exemple en fut donné par ceux qui habitaient sur le bord des fleuves et des rivières navigables, appelés les premiers par cette heureuse position, comme je l’ai dit, aux avantages du commerce et de la civilisation (7). On ne peut donc pas douter que telle était, dès lors, la prospérité agricole et industrielle de Vellaunodunum, placé dans le centre de la Celtique, et sur la grande ligne de communication du Rhône et de la Seine , par l'intermédiaire de l'Yonne Mais, pour mieux faire apprécier la civilisation incomplète de ses habitant à cette époque du second , quelques détails sur les usages des Gaulois sont nécessaires. Leur habillement était une braie ou pantalon ; une chemise à manches , de toile brochée, une casaque ou blouse de même étoffe , couvrant le dos et les épaules , attachée sous le menton avec une agrafe de métal, et aux reins par une ceinture. Les riches ajoutaient à ces vêtements une multitude de colliers , de bracelets et d'anneaux , presque toujours en or , dont ils couvraient leurs bras et leurs doigts. Leurs armes étaient le gais (8), le matras (9) , la catcie (10), la flèche, la fronde, le sabre long sans pointe , à un seul tranchant, et la pique en forme de hallebarde. Tant qu'ils n'eurent de guerre qu'entre eux , ou contre les peuples du Nord , comme ceux-ci, ils ne se firent pas d'armes défensives ; souvent même ils affectaient de se battre nus ; mais, du moment où ils eurent à se mesurer contre les Romains et les Carthaginois , ils renoncèrent à cette ridicule bravade, et s'armèrent comme leurs ennemis. Une plus louable amélioration s'introduisit encore , à l'exemple des étrangers , dans leurs habitudes guerrières ; ils cessèrent d'immoler leurs prisonniers , se bornant à les réduire à l'esclavage. C'est ainsi que cet odieux asservissement d'une partie de l'espèce humaine à l'autre, a cependant été un des premiers degrés de la civilisation. Les invasions qu'ils avaient éprouvées les avaient portes à se s'unir , et à former des bourgs et des villes fermés de murs. Cette enceinte était composée de poutres et de pierres. Leurs maisons, qui ne l'étaient que de bois et de terre, étaient couvertes de chaume. Ils y mangeaient sur des tables fort basses ; assis sur des bottes de paille ou de foin. Pour aliments , ils usaient d'un peu de pain , et de beaucoup de viande bouillie ou rôtie , servie dans des plats de bois, de terre cuite , ou de cuivre , ou même d'argent. Leurs mains faisaient l'office de nos couteaux , de nos cuillers et de nos fourchettes. Tous les convives buvaient dans le même vase, de la bière, ou de l'hydromel , ou de l'infusion de cumin ; quelquefois du vin que le commerce apportait de l'Italie , ou du Midi de la Gaule ; la vigne n'ayant été plantée dans la Celtique que beaucoup plus tard. Les villes fermées furent d'un grand secours aux Gaulois, sur la fin du second siècle (av. J.-C). Un tremblement de terre ayant fait sortir la mer Baltique de ses bords, elle envahit une immense étendue du pays habité par un reste de Cimbres et par des Teutons. Ces Peuples, réunis au nombre de trois cent mille guerriers, et emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfants, parcoururent la Germanie ainsi qu'une partie de la Grèce, pillant et saccageant les populations dont ils voulaient prendre la place. Repoussés de ces contrées, ils se dirigèrent sur les Gaules par l'Helvétie. Une partie des habitants de ce pays, alors stérile, se joignit à eux, et tous ensemble voulurent pénétrer dans la Belgique. La résistance qu'ils y éprouvèrent les porta sur la Celtique. Pendant une année entière, les combats se succédèrent sur toutes les parties de cette contrée. Les maux y furent extrêmes. La population, laissant la campagne sans culture, se réfugiait dans les villes , ou elle était poursuivie par la famine, et assiégée par l'ennemi qui en incendia un grand nombre. Enfin ces étrangers ne pouvant plus subsister sur un sol par eux dévasté, se virent contraints d'entrer dans la Gaule méridionale devenue déjà province romaine; et après de nombreux combats, ils y furent détruits par le courage et l'habileté de Marius.