LA PETITE HISTOIRE DE LA BRODERIE MÉCANIQUE EN VERMANDOIS Joseph-Marie Jacquard est né le 7 juillet 1752 à Lyon, mort à oullins le 7 août 1834. En toute logique, le développement de la broderie dans le Vermandois s'est effectué en parallèle avec le développement de l'industrie textile (voir la page sur l'industrie textile). Depuis l'invention en 1823 du premier métier à broder à bras, beaucoup de types de machines à broder ont vu le jour mais notre région s'est rapidement spécialisée dans la broderie mécanique réalisée sur des métiers dits < à fil continu > (dans le langage parlé, on se contente de dire un fil continu pour nommer le métier). Aujourd'hui, 90% de la production française de broderies mécaniques sont réalisés en Vermandois et en Cambrésis. Des villes comme Saint-Quentin, Beaurevoir, Villers-Outréaux et Caudry sont des centres actifs dans ce domaine ; cependant, l'existence de nombreux artisans ne possédant qu'un métier à broder fait que cette activité se retrouve dans beaucoup de communes, grandes ou petites. Depuis le milieu du XIXème siècle, trois générations de métiers à broder se sont succédées : les métiers à bras, les métiers à fil continu d'abord à pantographe, puis à mécanisme jacquard, devenu depuis peu à commande électronique. Le métier à broder à bras (1828). Le métier à bras reprend tout simplement le travail de la brodeuse qui fait passer le fil de chaque côté du tissu avec une aiguille. Dans le métier à broder le tissu est tendu verticalement à l'aide de rouleaux fixés sur un cadre, cadre qui peut se déplacer dans le sens horizontal et vertical. L'aiguille est symétrique, le chas (le trou) étant au milieu. De part et d'autre du tissu, deux chariots entraînés par un système mécanique manuel portent des pinces qui peuvent saisir les aiguilles ; cela permet de faire passer l'aiguille munie de son fil alternativement de chaque côté du tissu. La position des aiguilles par rapport au tissu étant fixe, c'est le cadre qui, à chaque point d'aiguille, va se déplacer. Ce déplacement s'opère manuellement à l'aide d'un pantographe, man£uvré par le brodeur qui suit, point après point, un dessin agrandi du motif qu'il est en train de broder. Le premier métier de 1828 avait 20 aiguilles. Très vite, on passera à la broderie simultanée sur 2 étages et le nombre d'aiguilles atteindra 80 par étage ; sachant que la distance entre aiguilles était de 2 pouces (1) on arrivait à broder sur 4 mètres de large. Il eût été bien difficile d'augmenter encore la largeur de broderie, car la seule force du poignet ne permettrait plus d'actionner le métier. Les aiguilles étaient garnies d'une longueur de fil d'environ un mètre ; lorsque le fil était épuisé, on remplaçait les aiguilles vides par des aiguilles garnies. A l'origine les aiguilles étaient garnies manuellement, travail effectué par l'épouse du brodeur. A la fin du XIXème siècle sont apparues des < machines à renfiler >, petites merveilles de mécanique de précision qui, par le simple actionnement d'une manivelle, enfilaient et nouaient le fil dans l'aiguille, coupaient le fil à longueur voulue et allaient planter l'aiguille garnie dans une pelote où elles s'alignaient en rang d'oignons, prêtes à être installées sur le métier. Les métiers à broder à bras se sont rapidement imposés dans le Vermandois et le Cambraisis au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle ; on en dénombrait plus de 5 000 en 1900. Beaucoup de brodeurs étaient d'anciens tisseurs à bras reconvertis à la broderie, conséquence de la concurrence des métiers à tisser mécaniques qui se développaient alors rapidement. Malgré l'apparition de métiers à broder mécaniques beaucoup plus performants - mais infiniment plus coûteux à l'achat - la broderie à bras subsistera jusqu'à la fin des années 1960, certains métiers utilisés étant alors presque centenaires. Les derniers brodeurs à bras produisaient des crocodiles pour une célèbre marque de chemises ; avant d'être livrés, ils étaient découpés à la main par des < découpeuses > à domicile. Parmi les anciennes productions des brodeurs à bras de la région, citons la production de cartes postales brodées qui ont été très prisées pendant le premier quart du XXème siècle et qui s'arrachent aujourd'hui à prix d'or par les collectionneurs. L'invention de la machine à coudre. La première machine à coudre a été mise au point en 1829 par Barthélemy Thimonnier, alors tailleur à Saint-Etienne dans la Loire. Dans son brevet d'invention datant de 1830 cette machine était appelée < couseuse à fil continu >. Thimonnier subit la même mésaventure que Jacquard (inventeur en 1803 du mécanisme de métiers à tisser qui porte son nom) : ayant équipé en 1831 un atelier de confection parisien d'une vingtaine de machines à coudre, les ouvriers confectionneurs ont détruit le matériel et ont tenté d'assassiner leur concepteur. La machine à coudre de Thimonnier cousait au point de chaînette, peu solide. C'est l'Américain Elias Howe qui en 1846 l'améliora en inventant la couture à deux fils, le fil d'aiguille et le fil de navette, la canette étant logée dans la navette. C'est toujours le principe des machines à coudre actuelles. Le métier à broder à fil continu à pantographe (1863). Les constructeurs de métiers à broder à bras ont très vite vu l'intérêt de cette invention. Tout en conservant le principe des deux étages de tissu tendu sur un cadre et le déplacement du cadre par un pantographe, les aiguilles mobiles sur des chariots sont remplacées par autant de machines à coudre avec navettes. La généralisation des machines à vapeur permettra la mécanisation de l'entraînement du métier, seul le déplacement du cadre par pantographe restant manuel. Comme pour les métiers à tisser mécaniques, le prix élevé des investissements (machine à vapeur et métiers à broder) réservera ce matériel aux industriels, matériel qui devra tourner à feu continu six jours par semaine pour être rentabilisé. Le métier à broder à fil continu à jacquard (1898). L'apparition de ces métiers à fil continu est évidemment un énorme progrès sur les métiers à bras, mais une étape manuelle subsiste, le pantographe pour déplacer le cadre. En s'inspirant du principe des jacquards de métiers à tisser - mise en mémoire des tâches à effectuer sur des cartons perforés - les constructeurs ont mis en point un automate qui, à chaque coup d'aiguille, déplaçait automatiquement le cadre supportant le tissu. Le fonctionnement du métier à broder est enfin automatique, la production intensive peut commencer. Très rapidement les métiers à pantographe existants seront équipés d'un jacquard, qui équipe évidemment le matériel neuf. Seul revers de la médaille, le coût très élevé de ces remarquables machines. Dès le début de XXème siècle, les moteurs électriques remplaceront les machines à vapeur ; les artisans brodeurs suffisamment fortunés pourront s'équiper d'un métier et travailler à domicile. La broderie mécanique dans les années soixante. Les métiers de cette époque brodent sur deux rangs, la longueur de la broderie pouvant dépasser dix mètres. En fonctionnement, la surveillance est permanente pour pouvoir remplacer les bobines de fil et les canettes vides ou réparer les fils cassés le plus vite possible, sans arrêter le métier. Cette surveillance est assurée par le fileur (prononcez fileu) qui, à longueur de journée, parcourt les deux étages du métier pour réparer immédiatement un fil cassé ou remettre une bobine neuve. Le fil est enfilé dans l'aiguille à l'aide d'un petit crochet, ceci sans stopper le métier ; cette opération nécessite une certaine dextérité qui ne s'acquiert qu'après de longs mois d'apprentissage. A l'arrière du métier, le < naveteur > (prononcez nâv'teu) est chargé de remettre des canettes neuves (on disait le cocon) dans les navettes en faisant attention ne pas se coincer les doigts dans les mécanismes en mouvement. Les naveteurs sont le plus souvent de jeunes apprentis qui deviendront fileurs à leur tour. Plusieurs professions sont associées à la broderie mécanique. Après la création d'un nouveau motif, son dessin est établi par des spécialistes ; avec ce dessin, il faut programmer le jacquard par le perçage des trous dans les cartons. Cette opération serait impossible à exécuter manuellement avec un marteau et un emporte pièce comme le font les tisseurs, car beaucoup trop complexe. Une machine se charge de ce travail, la machine à piquer, utilisée par le piqueur. Une fois la pièce de tissu brodée, il y a nécessairement des manques puisque les ruptures de fils pendant la broderie se réparent sans arrêter le métier. Les pièces brodées sont inspectées minutieusement et les parties manquantes sont reprises à la machine à coudre ; ce travail est effectué, le plus souvent à domicile, par les raccommodeuses. Si les motifs brodés doivent être découpés, ceci est fait manuellement par les découpeuses. Les perfectionnements des métiers dans les dernières décennies. Depuis le milieu du XXème siècle, la largeur des métiers à broder est passée à 15 yards (1), soit 13,7 mètres. Les premiers automatismes électromécaniques ont consisté à détecter toute rupture de fil tant sur les aiguilles que sur les navettes, des voyants lumineux avertissant l'opérateur de l'existence d'un problème. Avec cette nouveauté, le fileur n'a plus à passer sa journée de travail à marcher sans discontinuer, et peut alors surveiller plusieurs métiers. Mais c'est l'apparition des ordinateurs qui a changé notablement la profession. La création des motifs et du dessin est désormais assistée par ordinateur. Des automates programmables ont remplacé les cartons perforés et la machine à piquer a disparu au profit de l'ordinateur. Toutes ces améliorations technologiques ont considérablement augmenté la productivité et, malgré la dure concurrence des pays en voie de développement, l'industrie de la broderie mécanique régionale a encore, souhaitons-le, de beaux jours devant elle.