Vivre avec la maladie d'Alzheimer En apparence, rien, ou presque, n'a changé. Dans le pavillon aux volets verts où est installé son cabinet d'orthophonie, Claude Breton-Fèvre continue à corriger le défaut de prononciation d'un enfant ou à raccompagner en souriant les patients sur le pas de la porte. Mais depuis un an, une part d'elle-même reste constamment à l'affût des bruits qui viennent du premier étage. "Je guette les chutes, je vérifie que maman se déplace pour aller aux toilettes et, entre deux patients, je me dépêche parfois de monter pour vérifier qu'elle va bien." Il y a un an, Claude Breton-Fèvre et son mari ont décidé d'accueillir chez eux la mère de Claude, qui ne pouvait plus vivre seule. Atteinte de la maladie d'Alzheimer, la vieille dame venait de fêter ses 88 ans. "Elle pouvait encore se déplacer ou manger seule mais elle rangeait les objets à des endroits étranges et elle n'avait pas toujours conscience de l'heure, raconte sa fille. J'avais peur qu'elle fasse un jour une chute, qu'il lui arrive un accident." Les premiers signes de la maladie de Germaine Breton sont apparus à l'été 2003, lors d'un séjour à la montagne : de soudains déséquilibres, quelques chutes inexpliquées, de petits oublis. A la rentrée, une neurologue lui prescrit un traitement médicamenteux, puis, trois mois plus tard, des séances d'orthophonie. A l'époque, Germaine Breton, qui, a 83 ans, vit dans une maison, à Palaiseau (Essonne), avec sa curatrice, une ancienne enseignante qu'elle connaît depuis trente ans. Au fil des ans, Claude Breton-Fèvre, qui est fille unique, se met peu à peu à vivre au rythme de sa mère : elle téléphone tous les matins pour vérifier que tout va bien, vient déjeuner à midi, rappelle une nouvelle fois le soir. Le week-end, elle passe de plus en plus de temps à Palaiseau. "Cette route, je pourrais la faire les yeux fermés !, plaisante-t-elle. Je finissais par organiser mes visites à domicile en fonction de mes passages chez ma mère. C'était un souci constant : je n'arrivais plus à me poser." Claude Breton-Fèvre, qui prend en charge des patients Alzheimer depuis des années, a beau tout savoir, ou presque, sur la maladie, elle découvre l'angoisse et le désarroi. "Pendant ma journée de travail, je m'entendais dire avec conviction à des familles qui retrouvaient des cartes Vitale dans le frigo que ce n'était vraiment pas grave, raconte-t-elle. Le lendemain, ma mère le faisait et, là, je trouvais cela très grave ! Parfois, il m'arrivait même d'en pleurer. C'est très difficile de prendre de la distance quand le malade est quelqu'un que l'on aime et qu'on le voit décliner." Avec le temps, Claude Breton-Fèvre doit faire appel à des aides extérieures. A partir de 2006, elle accompagne deux fois par semaine sa mère à un accueil de jour situé à quelques kilomètres de Palaiseau : le mardi et le jeudi, de 9 heures à 17 heures, la vieille dame participe à des ateliers mémoire ou psychomotricité. Un infirmier passe tous les jours pour les médicaments, une aide se charge du ménage, une autre de la toilette. Les voisins préviennent Claude Breton-Fèvre lorsque la lumière est éteinte en fin de journée ou lorsqu'un bruit étrange les alerte. Malgré ces coups de main, la maladie de Germaine Breton envahit peu à peu le quotidien de ses proches. Claude et son mari, qui enseigne la physique dans un Institut universitaire de formation des maîtres, finissent par renoncer aux vacances : en 2004 et 2006, ils passent tout l'été dans l'Essonne afin de ne pas s'éloigner de Germaine. En 2005 et 2007, ils s'autorisent une petite semaine de croisière organisée pour un congrès d'orthophonie, mais l'inquiétude les poursuit jusque sur le bateau. "J'appelais tous les jours, j'avais du mal à me sentir en vacances", soupire Claude Breton-Fèvre. En 2008, la curatrice de Germaine Breton décède, laissant la vieille dame seule dans la maison de Palaiseau. Elle a de plus en plus de mal à se déplacer, oublie parfois de débarrasser la table ou de ranger ses affaires, laisse un jour le robinet du gaz ouvert sans s'en apercevoir : inquiets, Claude et son mari décident d'aménager une chambre afin de l'accueillir chez eux. "Nous étions d'accord car son état ne justifiait pas encore une maison de retraite, précise son mari, Alain Fèvre. Mais la vie, forcément, s'est peu à peu rétrécie." Germaine Breton est une malade tranquille qui n'a jamais un mouvement d'agressivité, mais il faut se lever tous les jours à 6 heures pour l'aider à aller aux toilettes, l'assister pendant les repas, distribuer régulièrement les médicaments. Dans la journée, Claude et Alain se relaient auprès d'elle car elle ne peut rester seule plus de deux ou trois heures. "Il y a encore un an, nous pouvions aller au théâtre, elle arrivait à dîner seule, raconte Alain Fèvre. Aujourd'hui, ce n'est plus possible." Au fil des mois, l'épuisement gagne Claude Breton-Fèvre et son mari. Le cercle d'amis se restreint, les promenades à vélo se font rares, les sorties s'espacent. Claude Breton-Fèvre, qui a fait dix ans de flûte traversière à l'école de musique de Palaiseau, renonce peu à peu à la musique, à la chorale, à la gymnastique. "J'ai toujours été d'un naturel distrait mais cette année, c'était à la puissance 10, soupire Alain Fèvre. Je finissais même par me demander si j'avais un Alzheimer ! En fait, c'était tout simplement la fatigue." Harassée, Claude Breton-Fèvre décide de se faire aider : elle consulte un psychologue et participe à des réunions d'"aidants" organisées par France Alzheimer. Pendant l'été 2009, Claude et Alain, épuisés, s'autorisent leurs premières vraies vacances depuis six ans : une semaine de croisière et une dizaine de jours dans leur maison de Haute-Savoie, où ils n'ont pas mis les pieds depuis 2007. Pendant cette période, Germaine Breton est accueillie à la maison de retraite de Massy. "Pour la première fois depuis 2003, j'ai vraiment coupé les ponts, sourit Claude Breton-Fèvre. Je connais l'équipe parce que j'y interviens régulièrement. Je savais que maman était bien, j'étais rassurée et je suis partie sans arrière-pensées." Au 1er octobre, Germaine Breton, dont l'état s'aggrave, sera accueillie à la maison de retraite de Massy, à deux pas du pavillon de sa fille. Le coût est très élevé - 3 400 euros par mois pour une retraite de 765 euros et une allocation personnalisée pour l'autonomie (APA) de moins de 400 euros - mais Claude Breton-Fèvre n'a guère le choix. "Nous ne pouvons plus faire face, explique-t-elle. Si elle reste ici, nous risquons de craquer et de lui en vouloir un jour. J'ai mis du temps à accepter cette idée mais c'est une bonne solution, pour elle comme pour nous." Inventer des "plates-formes de répit" pour soulager les familles Ils sont des centaines de milliers à prendre soin, jour après jour, d'un proche atteint de la maladie d'Alzheimer : sur les 850 000 malades que compte la France, 60 % vivent à domicile, le plus souvent grâce à la présence d'un membre de leur famille. Ces "aidants familiaux", comme on les appelle désormais, sont l'une des clés de voûte de la prise en charge de cette maladie neurodégénérative : 70 % d'entre eux passent plus de six heures par jour auprès du malade. Présenté en février 2008 par Nicolas Sarkozy, le plan Alzheimer 2008-2012 souhaite développer le soutien apporté à ces "aidants familiaux", qui sont en général le conjoint ou, en son absence, un enfant, le plus souvent une fille. Le plan prévoit ainsi de créer des places dans les accueils de jour et les hébergements temporaires, afin de permettre aux proches des malades de "souffler" un peu : partir quelques jours en vacances, dormir le matin, passer un moment avec des amis. Le plan Alzheimer prévoit également la création de "plates-formes de répit et d'accompagnement" offrant accueil de jour, ateliers et rencontres entre aidants. "La notion de répit peut se définir comme la prise en charge temporaire physique, émotionnelle et sociale d'une personne dépendante dans le but de permettre un soulagement de son aidant principal et ainsi d'éviter un épuisement qui compromettrait aussi bien sa santé que le maintien à domicile de la personne malade", note l'appel d'offres. DOUZE PROJETS. Lors des Assises régionales Alzheimer de Bourgogne, en mai, douze projets ont été retenus parmi les cent candidatures proposées. Certains émanent de l'association France Alzheimer, d'autres d'hôpitaux gériatriques, d'autres encore d'une municipalité. Toutes proposent des accueils de jour, mais aussi des animations à domicile, des gardes itinérantes de nuit ou des groupes de parole pour les aidants. Certaines offrent également aux malades et à leurs proches de "bons moments partagés", afin de les sortir de l'isolement - séjours de vacances, activités culturelles, loisirs. La ville de Nantes, qui a obtenu une aide de 100 000 euros de la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie, doit ainsi inaugurer, le 21 septembre, une Maison des aidants. Installée dans le pavillon Madeleine-Julien, un hôtel particulier situé non loin du Jardin des plantes, cette structure offrira aux malades et à leurs proches un lieu d'écoute, de soutien et de formation. Les professionnels, eux, y trouveront un centre d'information, de formation et de coordination sur la maladie d'Alzheimer. Nantes, qui compte près de 4 000 malades, recense 800 nouveaux cas tous les ans. Pour éviter l'épuisement des proches, la ville a développé, depuis 2005, des structures de "répit" : un service qui propose d'accueillir temporairement les malades (10 000 heures par an), 40 places d'accueil de jour et 12 places d'hébergement temporaire. En 2008, le centre local d'information et de coordination de Nantes a en outre organisé des formations et publié un guide d'information pour les familles. La Maison des aidants devrait compléter ce dispositif en proposant aux aidants un centre de documentation sur la maladie d'Alzheimer, un espace de rencontre et des rendez-vous avec un psychologue ou une conseillère sociale. "Pour leur permettre de maintenir dans la durée leur engagement, pour préserver les solidarités intergénérationnelles et retarder l'institutionnalisation des malades d'Alzheimer, il est indispensable de développer des modalités de soutien aux aidants familiaux", résume le projet. Le plan Alzheimer prévoyait également d'offrir aux aidants deux jours de formation afin de les "aider à construire un projet de vie avec la personne devenue malade". L'association France Alzheimer a ainsi mis en place une formation de quatorze heures espacées d'au moins quinze jours, confiée à un psychologue et à un bénévole ayant déjà accompagné un malade. Pendant les sessions, les associations départementales proposent, dans la mesure du possible, un espace d'accueil pour les malades. Destinée à des groupes de huit à quinze aidants, cette formation permet de mieux connaître la maladie, mais aussi de présenter les aides - financières, techniques ou juridiques - qui allègent la charge des proches. Elle propose également des conseils pratiques concernant la toilette, le repas ou le coucher - ne jamais, par exemple, confronter le malade à une double tâche en laissant la télé allumée pendant le repas - ainsi que des échanges sur l'épuisement ou la culpabilité de l'aidant. source le monde