Une chienne de vie martienne. Après les dangers de l'apesanteur, la médecine spatiale russe s'attache à la psychologie et les rapports humains lors des vols habités, à travers une mission à la Cité des étoiles à Moscou. NICOLAS CHEVASSUS AU LOUIS. Depuis le 31 mars, six hommes vivent enfermés dans un caisson de 550 m3 à la Cité des étoiles, le centre d'entraînement des cosmonautes, situé près de Moscou. L'objectif de l'expérience, qui doit durer 105 jours, est de simuler les conditions d'un futur, et hypothétique, vol vers Mars. En dépit des records des cosmonautes russes à bord de la station Mir (438 jours !), on ignore en effet largement les conséquences d'une telle réclusion collective en un petit volume confiné. Seule certitude : l'homme peut vivre dans l'espace ; ce qui n'avait rien d'évident dans les années 1960. «Trouvez-nous quelque chose de nouveau pour fêter le quarantième anniversaire de la Révolution», lance, en octobre 1957, Nikita Khrouchtchev à Sergueï Korolev, le grand maître du programme spatial soviétique. L'URSS vient de réussir le premier lancement d'un satellite artificiel. Le «nouveau», ce sera donc de lancer un satellite habité. par un chien. Soulagement. Le 3 novembre 1957, la fameuse Laïka est envoyée en orbite à bord d'un Spoutnik II construit en un mois. Les Soviétiques jouent gros dans l'affaire. Rien n'indique en effet que l'animal supportera l'accélération du décollage puis les effets de l'apesanteur. Mais à leur grand soulagement, Laïka encaisse le quadruplement de son rythme cardiaque lors du décollage, et survit quelques heures à l'apesanteur avant de périr à cause de la température élevée régnant dans la capsule. L'anniversaire de la Révolution d'octobre a été dignement célébré ! Et la voie semble libre pour des vols habités. Youri Gagarine est le premier homme en orbite le 12 avril 1961, suivi en 1962 par John Glenn et Scott Carpenter à bord des Mercury américaines. Tout va-t-il pour le mieux ? En apparence seulement. Car une série d'incidents inquiète les spécialistes de la toute jeune médecine spatiale. Gagarine s'ouvre le front contre une pierre en tombant sur un petit chemin de Crimée. Glenn s'effondre dans sa salle de bains. Carpenter chute en scooter. Coïncidences ? Ou graves lésions de l'oreille interne, organe responsable du sens de l'équilibre, consécutives à l'accélération du décollage, à l'apesanteur et à la violence du retour sur Terre ? «L'effet combiné de ces différents stress reste largement inconnu», reconnaît un livre spécialisé publié en 1963. Il y a plus inquiétant encore : l'espace s'avère bien moins accueillant que dans les rêveries futuristes des comics. Les ceintures de Van Allen, découvertes en 1958, risquent de former une barrière mortelle de protons et d'électrons très énergétiques. La ceinture interne, de protons, est la plus dense vers 7 000 km, mais elle présente une sorte d'excroissance qui descend à 500 km d'altitude au-dessus de l'Atlantique, au large du Brésil. Et si l'homme était condamné à rester dans la proche banlieue de la Terre ? Ecrasement. Dans les bureaux d'études d'astronautique, on s'affole. Si le corps humain s'avère incapable de supporter l'apesanteur, c'est toute la conception des vaisseaux de la course à la Lune qui s'engage qui devra être revue. Dans l'urgence, on échafaude des plans de cabines spatiales en rotation pour générer une pseudo-gravité, ou de lanceurs s'élevant très lentement pour limiter l'écrasement du corps des astronautes au décollage. Mais ils deviendraient alors incapables d'emporter le poids des vaisseaux couverts de blindage pour résister aux rayons cosmiques. Pourtant, les vols, puis les séjours en orbite, se multiplient, et ces inquiétudes s'avèrent infondées. Les presque 500 hommes et femmes qui ont à ce jour séjourné dans l'espace n'en ont pas gardé de séquelles, une fois les déformations du corps liées à l'apesanteur récupérées. Mais d'autres dangers, plus prosaïques, de la vie au long cours dans l'espace ont été identifiés : conflits au sein de l'équipage, démotivation, prolifération bactérienne liée à la promiscuité. C'est pour les étudier que six hommes sont en ce moment même engagés dans le Loft Story de cette Cité des étoiles, conçue par les Soviétiques à une époque où l'on craignait que l'espace ne soit interdit à l'homme.