Trop peu de médicaments adaptés aux enfants. Faute de préparations spécifiques, les hôpitaux et les médecins font de fréquentes erreurs de prescriptions et de dosages. Dose erronée, préparation incorrecte, injection intraveineuse au lieu d'une prise par voie orale.... Faute de médicaments spécifiquement adaptés aux enfants, il y a de nombreux couacs dans les traitements en pédiatrie, selon une vaste enquête menée dans cinq hôpitaux de la région de Londres. Les médecins font 13,2 % d'erreurs dans leurs prescriptions et 19,1 % des médicaments sont administrés de façon incorrecte par le personnel soignant, conclut le Dr Ian Wong (University College of London) dans son article publié dans la revue Archives of Diseases in Childhood. Une situation édifiante mais qui n'a rien de spécifique à l'Angleterre, selon les praticiens interrogés par Le Figaro. En attendant les effets du règlement européen pour les médicaments pédiatriques adopté fin 2006, les pédiatres hospitaliers doivent encore souvent «bricoler» des produits destinés aux adultes pour soigner leurs petits malades. Car beaucoup de produits n'ont pas de présentations et de dosages adaptés aux enfants et aux nourrissons. Ian Wong et ses collègues ont conduit leur enquête en 2004-2005 dans une dizaine de services de pédiatrie de cinq hôpitaux, universitaires ou non. En deux semaines de suivi par service, 391 erreurs ont été recensées sur un total de 2 955 prescriptions. Manipulations hasardeuses. Dans 41 % des cas, il s'agissait d'une ordonnance incomplète, où n'était par exemple pas spécifiée la dose ou la voie d'administration du médicament. Plus d'une fois sur dix, la dose prescrite était incorrecte. Les auteurs rapportent ainsi le cas d'un nourrisson de six mois à qui le médecin avait ordonné une dose de morphine 50 fois supérieure à la normale. De telles erreurs potentiellement fatales sont cependant rares, selon le Dr Wong, qui estime que dans la plupart des cas, le malade ne court pas de gros risque. Parallèlement, sur 2 250 administrations de médicaments, plus de 400 problèmes ont été détectés : préparations incorrectes de produits injectables, vitesse ou horaire d'injection inappropriés, doses fantaisistes. En cas d'erreur potentiellement grave, la pharmacienne inspectrice la notait et intervenait discrètement pour la rattraper. En France, des études menées par le Pr Françoise Brion (pharmacienne à l'hôpital Robert-Debré, Paris), rendues publiques fin 2004, avaient fait un constat assez proche. Des problèmes d'horaires, des erreurs d'administration ou de dose étaient retrouvés. Et une enquête dans une quinzaine d'hôpitaux avait confirmé que les infirmiers étaient souvent contraints à des manipulations hasardeuses : dilution des ampoules, comprimés coupés et broyés artisanalement. «Depuis, la situation n'a pas vraiment évolué, il y a même eu quelques suppressions de produits pédiatriques, soupire le Pr Brion. Mais le règlement européen devrait commencer à produire des effets à partir de 2010.» Pédiatre-réanimateur et pharmacologue, le Pr Jean-Marc Treluyer (hôpital Cochin et Necker, Paris) confirme les difficultés au quotidien. «Beaucoup des produits injectables utilisés en réanimation pédiatrique doivent être dilués, ce qui entraîne un risque non négligeable d'erreur ou au moins d'imprécision, explique-t-il. C'est le cas par exemple de l'adrénaline, ce médicament d'urgence n'a pas de spécialité pédiatrique. La dilution nous fait prendre des risques et perdre du temps.» Pour prévenir les accidents, de plus en plus d'hôpitaux mettent en place des systèmes de surveillance des prescriptions et d'autocontrôle des pratiques. À l'AP-HP, un dispositif informatisé (Osiris) a été créé pour que le personnel signale, éventuellement de façon anonyme, tous les événements indésirables rencontrés. Cet outil institutionnel a pour objectif de développer la culture du risque et les bonnes pratiques, mais «les hôpitaux se le sont plus ou moins approprié», relève le Pr Brion. ** Le nombre d'essais cliniques pédiatriques tarde à augmenter. Pour obtenir une autorisation pour un nouveau médicament, il faut désormais conduire des études séparées chez les adultes et les enfants. Pendant longtemps, les enfants ont été les oubliés du médicament. Certes, en médecine de ville, 80 % des produits ont une présentation spécifique pédiatrique, mais jusqu'ici c'était loin d'être le cas à l'hôpital. «Près des deux tiers des prescriptions se faisaient hors AMM (autorisation de mise sur le marché, NDLR), jusqu'à 90 % en néonatalogie», précise le Pr Gérard Pons, vice-président du comité pédiatrique de l'EMEA, l'agence européenne du médicament. En clair, à l'hôpital, les enfants étaient - et sont bien souvent encore - soignés avec des molécules développées pour des adultes. Or, l'enfant n'est pas un adulte en miniature : les capacités d'élimination des médicaments varient selon l'âge, certaines voies d'administration peuvent être dangereuses (risque de fausse route avec les comprimés avant six ans). Pour améliorer la situation, un règlement spécifique pour les médicaments pédiatriques a été adopté fin 2006 par le Parlement européen, avec des mesures incitatives et contraignantes pour les laboratoires. Pour obtenir une AMM pour un nouveau médicament, il leur faut désormais conduire des études séparées chez les adultes et les enfants. Des essais pédiatriques sont aussi requis pour les molécules déjà commercialisées (et encore couvertes par un brevet) quand le fabricant demande l'autorisation d'une nouvelle formulation ou d'une nouvelle indication. Un dispositif spécial est prévu pour les médicaments tombés dans le domaine public. Difficultés de recrutement. «En 2008, 271 dossiers de PIP (plan d'investigation pédiatrique) ont été soumis, il y en avait eu 85 en 2007», précise Catherine Lassale, directrice des affaires scientifiques du LEEM, les entreprises du médicament. Pour l'instant, les retombées ne sont pas vraiment perceptibles pour les cliniciens. «C'est un vrai travail de fond, il faudra cinq à dix ans», plaide le Pr Gérard Pons. Le Pr Jean-Marc Treluyer (hôpital Cochin et Necker, Paris) reste cependant réservé. «Cette législation est un très grand progrès, extrêmement efficace pour les nouveaux médicaments, mais l'impact sera modéré pour ceux déjà sur le marché.» Pour le Pr Gérard Pons, l'un des grands défis est de développer des méthodologies innovantes pour évaluer les médicaments en pédiatrie, afin de protéger le plus possible les enfants. Face aux difficultés de recrutement, il souhaiterait aussi davantage de communication sur ces essais cliniques chez les tout-petits. source: LeFigaro.fr