Station spatiale : l'assemblage touche à sa fin. La navette va livrer le dernier module habitable de l'ISS avec vue imprenable sur la Terre. Voilà un chantier qui a bien failli mal finir. Et quel chantier ! Près de douze ans se sont écoulés entre la mise sur orbite du premier module russe Zarya et le lancement, dimanche matin (10 h 39 heure française), par la navette Endeavour de Tranquility (Node 3), la dernière «pièce» habitable de la Station spatiale internationale (ISS), ce gigantesque loft orbital de 400 tonnes occupé depuis l'an dernier par un équipage tournant de six astronautes. Il y a quelques années, beaucoup de gens n'auraient pas misé un kopek sur l'aboutissement de ce projet de 100 milliards de dollars mené par les États-Unis en partenariat avec la Russie, le Japon, le Canada, le Brésil et onze pays de l'Agence spatiale européenne (ESA), dont la France, l'Allemagne et l'Italie. «La meilleure chose à faire, c'est d'envoyer ce machin rejoindre Mir (l'ancienne station orbitale soviétique) dans le Pacifique», entendait-on. Au printemps 2006, encore traumatisés par la catastrophe de Columbia et dubitatifs sur les chances de retour en vol de leurs navettes (seuls vaisseaux capables d'acheminer les lourds composants de l'ISS), les Américains sont eux-mêmes tentés de tout arrêter. L'assemblage a pris cinq ans de retard et la Nasa veut pouvoir concentrer ses moyens sur le programme Constellation, lancé deux ans plus tôt par le président George W. Bush (mais annulé au début de cette semaine par son successeur.) qui prévoyait un retour sur la Lune en 2020. Mais les autres partenaires de l'ISS demanderont aux États-Unis de respecter leurs engagements. Ce qu'ils feront. Et de belle manière. Après avoir résolu le casse-tête des chutes de mousse isolante, responsables du drame de Columbia, le 1er février 2003, la Nasa réalisera un parcours sans faute. Enchaînant les succès, les navettes Atlantis, Discovery et Endeavour livreront, à partir de septembre 2006, les grosses pièces restantes : poutres et panneaux solaires, laboratoires scientifiques. Coopération élargie. Jeudi, si tout se passe comme prévu, les six astronautes (cinq hommes et une femme) d'Endeavour amarreront à l'ISS le module de jonction Tranquility, construit par Thales Alenia Space dans son usine de Turin. Ce gros cylindre pressurisé de 7 m de long, le plus sophistiqué ayant jamais volé dans l'espace, servira de point d'ancrage à Cupola, un poste de contrôle également conçu et fabriqué par le groupe franco-italien pour le compte de l'ESA. Cerise sur le gâteau : avec ses six ouvertures latérales et sa fenêtre centrale, ce petit dôme offrira aux astronautes une vue imprenable sur la Terre. Une fois ces opérations terminées, «l'ISS sera terminée à 90 %» s'est félicité Robert Dempsey, le directeur des vols vers la station à la Nasa. Les quatre missions restantes, avant la mise en retraite définitive des navettes prévue à la fin de cette année, permettront de réaliser les dernières finitions. «Le principal trésor de l'ISS, c'est le partenariat, qui durera bien plus longtemps que le hardware», confie Jean-Jacques Dordain, le directeur général de l'Agence spatiale européenne. Il ne faut jamais oublier en effet que ce projet, dont l'utilité est souvent contestée, a été mené à bien par les deux anciennes puissances rivales de la guerre froide. Et qu'il peut être le prélude à une coopération élargie à d'autres partenaires, comme la Chine et l'Inde, pour mettre un jour l'humanité dans l'orbite de la Lune ou de Mars. Tout en faisant prospérer la paix ici bas. ** La station spatiale, une plate-forme dédiée à la recherche. La quasi-apesanteur qui règne dans la Station spatiale internationale (ISS), à 350 kilomètres d'altitude, offre des conditions idéales pour procéder à des expérimentations scientifiques de haut niveau dans des domaines comme la biologie, la médecine ou la physique des fluides. Par ailleurs, du haut de ses 350 km, l'ISS est un poste d'observation privilégié pour les astronomes (notamment avec l'installation, à la fin de l'année, de l'instrument AMS qui traquera l'antimatière et la matière noire) et les climatologues qui furent nombreux à répondre à l'appel à projets lancé par l'Agence spatiale européenne (ESA) fin 2009. Enfin, comme l'évoquait en début de semaine le patron de la Nasa, Charlie Bolden, l'ISS pourrait bientôt servir de «banc d'essai pour de futures technologies d'exploration» spatiale (combustion, dépôt de carburant en orbite.). Les expériences en microgravité s'effectuent principalement au sein de trois grands laboratoires : l'américain Destiny amarré à la station dès 2001, le japonais Kibo (2008) et l'européen Columbus (2008 également), dont le coût de 880 millions d'euros a été supporté principalement par l'Allemagne, l'Italie et la France. Les effets de la gravité. On pourrait objecter qu'il n'est pas nécessaire d'aller si haut, ni de dépenser autant d'argent pour annuler la gravitation. Les vols paraboliques effectués à bord d'avions spécialement conçus comme l'Airbus A 300 Zéro-G de Novespace permettent d'aboutir à un résultat comparable pour bien moins cher. Mais les périodes d'apesanteur y sont infiniment plus courtes (une vingtaine de secondes à chaque parabole) qu'à bord de l'ISS où ces conditions prévalent 7 jours sur 7. Dans ce cadre idéal, les scientifiques vont pouvoir mieux comprendre les effets de la gravité sur le corps humain, son appareil cardio-vasculaire , son squelette, ses muscles mais aussi son cerveau, tant d'un point de vue fondamental qu'en prévision de futurs vols habités vers des destinations lointaines comme Mars. La microgravité provoque à la longue des pertes osseuses sévères, l'atrophie de certains muscles et une redistribution des fluides biologiques, comme le sang, qu'il faudra trouver le moyen de compenser pour préserver la santé des futurs explorateurs. En outre, on est en droit d'espérer que ces recherches permettront de mieux soigner certaines maladies, comme l'ostéoporose ou l'hypertension, dont beaucoup d'humains souffrent déjà sur. Terre.