Retrouvez le plaisir de manger. Le paradoxe québécois. Quand ils entament leur cursus à l'Université de Montréal (UdeM), les étudiants en nutrition doivent répondre à quelques questions indiscrètes : «Avez-vous déjà vu un adulte faire une soupe maison? Une sauce? Des muffins?» Leurs réponses sont si souvent négatives que les aspirants nutritionnistes doivent désormais suivre un cours de technique culinaire. Pendant 45 heures, un professeur concocte devant eux ces recettes à la portée d'un enfant de 12 ans. L'anecdote est significative. Partout au Québec, dans tous les milieux socioéconomiques, la cuisine maison est en déclin. Et pas qu'un peu! Selon la firme de sondage Crop, qui mesure nos comportements alimentaires depuis plus de 20 ans, c'est une tendance lourde, très lourde. «En 1987, 21% des Québécois consommaient souvent ou occasionnellement des mets préparés. Aujourd'hui, c'est 68%, et la tendance s'est accélérée depuis 2002», dit Céline Berre, vice-présidente chez Crop. Il en va d'ailleurs de même, à des degrés divers, dans la plupart des pays industrialisés. Éclatées, monoparentales ou reconstituées, les familles n'ont plus grand-chose de «traditionnel». Les parents manquent de temps; les enfants suivent des cours de piano, de soccer ou de natation. De plus en plus de citadins vivent seuls, et la télé est presque devenue un membre de la famille à part entière, accaparant l'attention des jeunes à toute heure du jour (y compris pendant les repas). «Mais surtout, l'arrivée massive des femmes sur le marché du travail a cassé la transmission des savoir-faire, notamment celui de la cuisine. Avant, les filles apprenaient à faire les repas en observant leur mère», explique Jean-Pierre Lemasson, directeur du certificat en gestion des pratiques socioculturelles de la gastronomie à l'Université du Québec à Montréal. Résultat: le temps dévolu à la préparation des repas s'est contracté comme peau de chagrin et les membres de la famille ne mangent plus toujours la même chose, en même temps, ni dans la même pièce. «Dans les études que nous avons menées auprès des jeunes de 10 à 12 ans, nous avons constaté qu'un pourcentage très important mange seul devant la télévision», affirme Marie Marquis. Professeure de nutrition à l'UdeM, elle étudie les facteurs qui influent sur les comportements alimentaires. «Beaucoup de jeunes adultes, garçons et filles, sont totalement désemparés devant une casserole. On voit des étudiants en résidence qui vont payer la voisine pour leur faire une omelette ou des pâtes; des gens qui n'ont pas la moindre dextérité pour peler rapidement une pomme de terre ou une carotte.» Et des enfants de cinq ans qui, quand on leur demande de dessiner un poisson, esquissent un petit carré jaune qui rappelle les croquettes congelées. C'est un cercle vicieux: comme l'appétit vient en mangeant, la compétence culinaire vient en. cuisinant. «Les plats préparés sont souvent mous, salés, assez gras; c'est très agréable en bouche. Quand les mères décident de se remettre aux fourneaux, elles ne réussissent pas ce qu'elles font et sont rabrouées par des enfants habitués aux saveurs du commerce.» Un «Pouah!» ou un «Ouache!», et en voilà assez pour que maman accroche son tablier. D'autres proposeront un menu à la carte pour être sûrs que chacun mange à sa faim, quitte à sacrifier la qualité nutritionnelle. «Il y a des mères qui font trois repas différents. Le plus grand ne mangera que du poulet en masquant le goût avec de la mayonnaise. Le petit ne voudra que des pâtes, et y ajoutera du ketchup.» Beaucoup de stratégies pour «acheter la paix» et rendre le repas harmonieux. Car passer à table, ce n'est pas juste se nourrir. Comme le dit le sociologue français Jean-Paul Kaufmann dans son délicieux Casseroles, amour et crises: Ce que cuisiner veut dire: «La table est le petit théâtre des familles, avec ses jeux de rôles, ses répertoires imposés - raconter sa journée -, ses délices et ses crises. Car le face-à-face rapproché provoque le meilleur comme le pire. La table est une épreuve de vérité qui dit l'état exact des relations conjugales et parentales.» Quant à l'absence de repas, elle semble être l'indice de dysfonctionnements plus ou moins sérieux au sein de ce petit théâtre du quotidien. Dans les différentes études menées auprès d'enfants, l'équipe de Marie Marquis note une corrélation entre la régularité des repas partagés et la santé mentale des jeunes, notamment leur degré d'attachement, leur niveau d'anxiété et leur capacité à communiquer. «Le repas a toujours été un prétexte pour amorcer des discussions, des échanges, et cela s'installe dès la petite enfance», souligne la nutritionniste. Une habitude qui peut s'avérer particulièrement bénéfique quand arrive le temps où il faut presque prendre rendez-vous pour réussir à apercevoir son ado. Les bénéfices sur la santé physique sont quant à eux bien démontrés. «Dès que les gens se mettent à cuisiner un peu plus, on se rend compte qu'ils mangent quelque chose ressemblant davantage à un repas équilibré», poursuit la professeure. Une recherche effectuée auprès de 4 300 enfants de cinquième année de la Nouvelle-Écosse confirme ces observations. Dans un article publié par le Canadian Medical Association Journal, les chercheurs Paul Veugelers, de l'université de l'Alberta, et Angela Fitzgerald, de l'université Dalhousie en Nouvelle-Écosse, montrent que le fait de prendre son repas en famille réduit significativement le risque de souffrir d'embonpoint. C'est tout de même à n'y rien comprendre. Le repas familial se meurt et les savoir-faire culinaires se perdent, mais les auteurs de livres de cuisine font. recette. Qu'est-ce qui mijote? et Coup de Pouce sont les deux magazines les plus lus au Québec. Daniel Pinard, Josée di Stasio, Ricardo et les autres rejoignent des milliers de personnes qui salivent collectivement devant le grand spectacle télévisuel alimentaire. «Regarder faire à manger est devenu un des plus grands divertissements de notre civilisation», résume Jean-Pierre Lemasson. Mais comme on regarde des vedettes chanter et danser sans pour autant être artiste soi-même, on écarquille les yeux devant les grands chefs, sans pour autant passer aux fourneaux. La télévision, miroir de nos rêves alimentaires plutôt que de nos assiettes? C'est en tout cas ce que semble démontrer le succès de Les Parent, ce téléroman diffusé à Radio-Canada, qui raconte les tribulations d'un couple montréalais et de leurs trois enfants. Avec plus de un million de téléspectateurs (autant que Tout le monde en parle!), l'histoire de Natalie, Louis-Paul, Thomas, Olivier et Zacharie est entrée dans les foyers québécois tel un plaisir contagieux. Chez les Parent, on mange beaucoup; on aime faire la cuisine; on prépare des «lunchs santé»; on ouvre souvent le frigo et on discute vigoureusement autour de la table. «Environ la moitié des scènes que j'écris ont un rapport avec la bouffe, confirme l'auteur de la série Jacques Davidts. Pour moi, le repas est un espace de discussion. Il y a un lien indissociable entre le langage et la nourriture.» La famille du scénariste ressemble d'ailleurs étrangement à celle des Parent. «Je ne sais pas si les gens se reconnaissent ou s'ils reconnaissent la famille qu'ils aimeraient avoir, mais à en croire l'abondance de courrier que je reçois, il est clair que j'ai touché une corde sensible.» Pierre Lamontagne, créateur du site Internet SOS Cuisine, semble lui aussi avoir fait mouche quand il a mis en ligne, en mai 2005, ce site culinaire avec sa partenaire d'affaires Cinzia Cuneo. Très pratique et très vivant, cet outil propose non seulement des recettes, mais surtout une façon de planifier ses repas en fonction de son budget, de ses goûts, de son temps et des offres spéciales des supermarchés. Avec ses 182 000 abonnés, SOS Cuisine répond visiblement à un besoin. «Ces abonnés sont pour la plupart des familles de 2 ou 3 personnes, mais nous avons aussi 10% de célibataires. Il y a 25% d'hommes qui nous voient comme la providence! En tout, nous rejoignons environ 500 000 personnes.» Et en ces temps de crise, la demande semble encore augmenter (il y aurait 5 000 nouvelles inscriptions par mois), surtout pour des repas économiques. C'est aussi ce que confirme le récent rapport EPIC (Eating Patterns in Canada) publié à la suite d'un sondage mené par la société d'études marketing NPD Group pour le compte de l'industrie alimentaire. Quatre-vingt-huit pour cent des répondants à ce sondage ont l'intention de cuisiner à la maison et de réduire leurs visites au restaurant, cette année. La crise économique engloutira peut-être l'industrie automobile, mais elle risque de sauver la cuisine maison...