Préserver la grotte de Lascaux, un casse-tête. La grotte de Lascaux II est malade elle aussi. La prolifération de taches noires dans la grotte de Lascaux pose le problème de la conservation des peintures dans les grottes ornées. Les avis divergent sur l'approche et les méthodes pour y remédier. Ouf ! Au ministère de la culture, on a dû pousser un gros soupir de soulagement. Quelle honte c'eût été pour la France, pays dont « la politique conservatoire exemplaire » a été reconnue par le Conseil de l'Europe. L'Unesco ne placera pas la grotte de Lascaux sur la « liste des sites du patrimoine mondial en péril ». Malgré la démarche d'une association d'aficionados, l'International Committee for the Preservation of Lascaux (ICPL), présidée par la Franco-Américaine Laurence Léauté-Beasley, organisatrice de voyages culturels (dont des visites à Lascaux) : depuis plus d'un an, elle critique vertement la façon dont la Rue de Valois et les administrateurs « à la fois juges et partie » ont géré la contamination, par des champignons formant des taches noires, de quelques salles de la célèbre grotte âgée de 17 000 ans (15000 av. J.-C.). Que se passe-t-il donc sur les bords de la Vézère, dans l'antre de Montignac (Dordogne), et comment en est-on arrivé là ? Tout a commencé au début des années 1940, quand, après la découverte de « la chapelle Sixtine de la préhistoire » (comme l'a surnommée plus tard l'abbé Breuil) par quatre adolescents, la grotte a fait l'objet de gros travaux de terrassement (aménagement d'un chemin, gaines d'évacuation du CO2) afin de pouvoir y accueillir le public. Des milliers de visiteurs (jusqu'à 1 800 par jour) du monde entier se succèdent alors dans les salles et galeries couvertes de près de 2 000 peintures et gravures de vaches, chevaux et bouquetins. Mais, dès la fin des années 1950, chaleur, humidité et gaz carbonique expiré par les visiteurs engendrent l'apparition de « maladies ». Erreur fatale. Se succèdent alors « maladies blanches » (formation de calcite sur les parois à cause de l'excès de CO2 des visiteurs) et « maladies vertes » (prolifération d'algues). En 1963, le verdict tombe : André Malraux décide de fermer la grotte et de créer une commission d'études et de sauvegarde, dans laquelle figurent le préhistorien André Leroi-Gourhan mais aussi des spécialistes de « sciences dures » tels que l'hydrogéologue Henri Schoeller ou le physicien Paul-Marie Guyon. Le sanctuaire paléolithique retrouve alors une vie normale, jusqu'à ce qu'on décide de remplacer le vieux « dispositif d'assistance climatique » (échangeurs à convection naturelle) par un système à convection forcée, surdimensionné. Erreur fatale, selon Laurence Léauté-Beasley. En 2001, Jean-Michel Geneste, conservateur de la grotte, constate la progression rapide de moisissures blanches sur les parois de la salle des Taureaux, ainsi que sur la voûte du Diverticule axial, les deux principales salles du site. Il s'agit de filaments duveteux de Fusarium solani, « champignon très courant dans le monde agricole », auquel est associée la bactérie Pseudomonas fluorescens, selon Geneviève Orial, ingénieur en biologie au Laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH). Un Comité scientifique international de la grotte de Lascaux est alors créé en 2002, un peu dans la précipitation et pour satisfaire à l'obligation découlant de l'inscription du site en 1979 au patrimoine mondial de l'Unesco. Où en est-on à ce jour ? « N'y siègent toutefois que trois membres étrangers sur 25, ainsi que peu de climatologues, hydrogéologues, chimistes, microbiologistes par rapport au nombre d'archéologues, de préhistoriens, d'historiens de l'art, d'architectes des monuments historiques et de conservateurs du ministère de la culture qui, doit-on le rappeler, sont moins à même de régler un problème bio-physico-chimique complexe et récurrent », explique Laurence Léauté-Beasley. Ce comité décide d'engager dans l'urgence une série de remèdes : épandage de chaux vive sur le sol, pulvérisation de formol et d'un antibiotique modéré (polymixine), application de compresses imprégnées de fongicides (ammonium quaternaire) sur les parois. (1) Il est facile de critiquer a posteriori, mais ces interventions ont entraîné une élévation de température, un dégagement massif de gaz carbonique, et l'apparition de champignons et bactéries. Sans produire de résultats durables, malgré les communiqués rassurants du ministère ou la conférence de presse optimiste de Marc Gauthier, président du Comité scientifique de la grotte, en juillet dernier à Bordeaux. Où en est-on à ce jour ? « Si l'état sanitaire de la salle des Taureaux et du Diverticule axial demeure satisfaisant, le phénomène de taches noires affectant la partie droite de la cavité n'a pas régressé », communiquait le ministère fin 2008. Pour assurer la conservation à long terme, il va falloir changer d'approche, de méthodes et peut-être faire appel à des gens plus compétents, notamment aux responsables de grottes qui ont connu des problèmes similaires et sont arrivés à les juguler. C'est en partie l'objet du symposium international « Lascaux et la conservation en milieu souterrain », à Paris les 26 et 27 février. Du pain sur la planche Toutefois, « l'Unesco s'est retirée et les 13 experts qui doivent participer aux débats ne sont pas tous spécialisés dans le milieu souterrain », critique Laurence Léauté-Beasley. L'autre action indispensable est de mettre sur pied de véritables programmes de recherche, sachant que les scientifiques ne pourront pas proposer de solutions immédiates. Des actions de recherche sont en cours : la caractérisation des champignons à production de mélanine (le pigment noir) et l'étude des produits biocides de traitement applicables à Lascaux, par le LRMH et le laboratoire d'écologie microbienne de l'Inra de Dijon, la caractérisation des eaux d'infiltration et leurs interactions avec la roche calcaire et l'étude de la microclimatologie des parois par le laboratoire de géosciences Ghymac de l'université de Bordeaux. Sans oublier la modélisation du climat de la cavité au moyen d'un calculateur appelé « simulateur Lascaux » installé au laboratoire Trefle (université de Bordeaux), afin de concevoir un nouveau système d'assistance climatique : « Une première mise en oeuvre expérimentale pourra être effectuée au cours de l'année 2009 », a annoncé le ministère. Autant dire que chercheurs, ingénieurs et conservateurs ont du pain sur la planche et que rien n'est gagné. La compréhension et la « maîtrise » du climat de la cavité sont fondamentales, car ce climat gouverne, en bonne partie, l'installation des champignons et bactéries sur les parois. Lascaux est, avec quelques rares autres exemples comme la grotte d'Altamira en Espagne ou le tumulus de Takamatsu au Japon, un cas d'école pour les médecins des pierres du XXIe siècle. « Le site cumule les problèmes : une grotte petite, peu profonde, chahutée par les travaux d'aménagement et donc plus sensible aux variations climatiques extérieures, un lourd passé avec ses millions de visiteurs pendant près de vingt ans », explique Jean Clottes, inspecteur général honoraire du patrimoine, qui présidera le symposium. Raison de plus pour faire appel à toutes les compétences possibles. Note : (1) Le coût des études et du traitement s'élève à 3,6 millions d'euros pour la période 2001-2008. Bientôt un Lascaux III. Sous l'égide du conseil général de Dordogne, le plasticien Renaud Sanson met la dernière main à « Lascaux révélé ». Il s'agit de fac-similés représentant six scènes de La Nef, une salle de la grotte ne figurant pas dans Lascaux II. Ils se présentent sous une forme épousant le relief de la grotte, réalisée à partir d'une cartographie en 3D. Initialement constitués de fines plaques de polystyrène, ils sont beurrés d'un mortier à base de pierre reconstituée qui rend toute la texture minérale de la roche. Enfin, des prises de vue de la grotte originale sont projetées « au millimètre près » sur la copie. L'ensemble de la technique a fait l'objet d'un brevet. Les coques de ce fac-similé, légères et démontables, vont voyager dans le monde. L'ensemble préfigure Lascaux III, un site qui sera construit à environ un kilomètre de Lascaux II, au pied de la colline puisque celle-ci est désormais « sanctuarisée ». La grotte de Lascaux II est malade elle aussi. En 1963, à son grand regret, André Malraux, alors ministre des affaires culturelles, avait dû fermer la grotte de Lascaux, en Dordogne. Dégradée par le passage d'un million de touristes en quinze ans, la « chapelle Sixtine de la préhistoire » menaçait de disparaître. Créée il y a vingt-cinq ans pour ne pas priver le monde de ces peintures datant de 18 500 ans av. J.-C., Lascaux II, sa copie, est aujourd'hui atteinte du même syndrome. L'ensemble des peintures de ce fac-similé, qui reproduit la salle des taureaux et le diverticule axial, soit 90 % de l'original, doit être restauré. Les couleurs sont passées, les blancs sont devenus gris, les fresques sont encrassées par la poussière. Pendant six, voire sept ans, Lascaux II devra donc fermer ses portes au public, à raison de trois mois minimum par an. « C'est un phénomène normal d'usure. Nous recevons 270 000 touristes par an à Lascaux II », relativise Éric Dosset, directeur de la Semitour, la société d'économie mixte qui gère le site. Tout le monde ne partage cependant pas cet avis. « Un tel programme de restauration aurait pu être évité. Les fresques de Lascaux II n'ont pas été entretenues régulièrement depuis 1996, date à laquelle la Semitour a repris la gestion du site. C'est dommage d'en arriver là, car la restauration va nécessiter beaucoup de travail et il y aura probablement des décalages visuels pour le visiteur », déplore Jean-Marie Jayle, qui fut gardien de Lascaux II pendant vingt-cinq ans. "Les peintures n'ont pas été entretenues" Le directeur de la Semitour se défend. « C'est faux, Lascaux II est fermé tous les ans et rénové pendant sept semaines, pendant la période creuse, des vacances de Noël jusqu'à février. Nous y avons investi près de 2,6 millions d'euros depuis 1996, soit 10 % de notre chiffre d'affaires. En 2003, toutes les infrastructures d'accueil ont été refaites et, il y a deux ans, la climatisation a été changée », rétorque Éric Dosset. Mais « les peintures n'ont pas été entretenues », note Monique Peytral, la créatrice des fresques, qui est revenue sur les lieux en juin dernier. « Il aurait fallu que je vienne les restaurer tous les deux ans. Mais, lorsque la Semitour est arrivée, j'ai été mise sur la touche. Il y a eu une cassure. Pourtant, du temps de la régie départementale du tourisme, j'ai effectué régulièrement des retouches, jusqu'en 1993. Je regrette de ne pas avoir exigé le contrôle du site », explique-t-elle, avec émotion. Cette fois encore, le chantier de la restauration ne lui sera pas confié, même si elle a obtenu un droit de regard. Il a été attribué aux Ateliers de fac-similés du Périgord, rachetés en juin dernier par. la Semitour. « Les travaux seront dirigés par Renaud Sanson », qui a créé ces ateliers et vient de réaliser une série de fac-similés d'une nouvelle génération pour l'exposition de l'été, « Lascaux révélé », assure Éric Dosse . « Je ne suis pas au courant », répond l'intéressé. Surtout, les dégâts sont tels, qu'ils sont, selon lui, « irrattrapables ». « Il est aberrant d'avoir arrêté la restauration des peintures. Mes dernières retouches datent de 1997. C'est scandaleux de dire que c'est encore Lascaux II. Une « usine à fric » Quand on voit l'état du diverticule axial. Aujourd'hui, il faut augmenter la climatisation et des lampes torches pour montrer les oeuvres au public », s'insurge-t-il. « Certains dessins sont trop abîmés. Avec ma technologie de projection sur relief des photos de la grotte, il m'est impossible, sur un plan moral et technique, de reproduire l'oeuvre de Monique Peytral. J'avais proposé de recréer une copie de Lascaux en dix-huit mois à partir de mes photos de l'intérieur de la grotte originelle, sans fermer Lascaux II pendant les travaux. Mais mon projet n'a pas été retenu. Alors que va-t-on faire, une copie d'une copie ? », s'emporte le plasticien. Selon lui, Lascaux II serait devenu une « usine à fric ». « On tue la poule aux oeufs d'or, la locomotive de la Dordogne », dit-il. Et cela, au moment même où la « vraie » grotte de Lascaux, découverte en 1940 par quatre adolescents, est malade. Le chef-d'oeuvre de la préhistoire, témoin des premiers pas de l'homme, est toujours menacé par une mystérieuse maladie des tâches noires, apparue il y a un an. Au-delà de l'aspect historique et culturel, l'enjeu financier est de taille. Le flot de visiteurs à Lascaux II représente un chiffre d'affaires de 2,7 millions d'euros par an. La réplique de la grotte de Lascaux va devoir être fermée au public au moins trois mois par an pendant six ans, afin que les peintures soient restaurées