Peut-on anticiper les crises d'épilepsie ? Gilles Huberfeld, neurologue au centre de recherches en neurosciences de la Pitié-Salpêtrière, vous répond. L'épilepsie est l'atteinte neurologique chronique du cerveau la plus fréquente après la migraine. Elle touche près de 500 000 personnes en France et on compte environ 50 millions d'épileptiques dans le monde. Véritables «orages électriques» provoqués par une désorganisation-réorganisation des réseaux de neurones du cerveau, les crises d'épilepsie se caractérisent par des manifestations extrêmement variables, pas toujours impressionnantes, comportant des mouvements involontaires, des troubles du contact, des perceptions «internes» complexes et parfois étranges. Mais comment le cerveau hyperexcitable s'embrase-t-il pour produire une crise ? Dans quel ciel éclate cet orage ? Un paradoxe de l'épilepsie est de ne s'exprimer qu'occasionnellement. Entre deux crises, le cerveau produit de brèves décharges qui traduisent son hyperexcitabilité et sont utilisées pour diagnostiquer l'épilepsie par l'électroencéphalographie (EEG). La crise proprement dite est un phénomène plus rare, complexe et qui surtout entraîne des symptômes (variés selon la région cérébrale affectée). Sa survenue est brutale, inattendue, d'où la nécessité de détecter une phase qui conduit à la crise. Identifier et comprendre cette transition permettrait d'anticiper la survenue de la crise et surtout d'envisager des traitements spécifiques. Décharges pré -ictales. L'anticipation des crises épileptiques est délicate et impossible par simple analyse visuelle de l'EEG. Mais depuis bientôt quinze ans, un traitement mathématique complexe de l'EEG peut permettre d'identifier une phase de transition vers la crise. Il s'agit de calculs lourds, difficiles à mener en temps réel, et pour le moment indisponibles pour les patients. Plusieurs dizaines de techniques ont été décrites. Un projet européen est actuellement en cours afin de sélectionner les meilleures techniques d'anticipation et de les implémenter dans un appareil utilisable par les patients. Toutefois, toutes ces techniques ne renseignent pas sur la biologie du déclenchement des crises : que se passe-t-il réellement dans le cerveau et ses neurones qui provoque une crise ? Au sein de notre laboratoire, nous suivons cette piste. Nous étudions l'épilepsie à partir de pièces postopératoires issues de patients opérés pour traiter leur épilepsie en cas de résistance aux médicaments. Ces tissus, maintenus en survie, continuent à produire des activités épileptiques similaires aux brèves décharges décrites plus haut. Nous avons montré qu'elles étaient déclenchées anormalement par les cellules inhibitrices du cerveau, les interneurones, qui avaient des effets excitateurs inattendus. Récemment, nous avons reproduit en laboratoire la crise et les moments qui la précèdent et identifié une phase de transition, s'étendant sur plusieurs dizaines de minutes. Cette période est marquée par l'émergence d'un nouveau type d'événement épileptique : les décharges pré -ictales (qui précèdent la crise). Cette phase de transition correspond à un renforcement progressif de l'activité des réseaux de neurones excitateurs. Une fois matures, ces décharges électriques initient la crise en recrutant à la fois les neurones excitateurs mais aussi en pervertissant encore un peu plus les interneurones normalement inhibiteurs qui majorent leur effet paradoxalement excitateur. Les moments qui précèdent la crise épileptique sont donc identifiables dans des régions spécifiques du cerveau, mais les décharges pré -ictales qui en sont la signature ne semblent pas enregistrables à la surface du crâne. Elles pourraient cependant, en ciblant ses mécanismes spécifiques, offrir des opportunités thérapeutiques. Finalement, ces travaux confirment une règle de la nature : les orages que sont les crises épileptiques sont précédés par un obscurcissement du ciel, l'augmentation de l'excitabilité cérébrale, et annoncés par les éclairs, les décharges pré -ictales. Un projet européen est en cours afin de sélectionner les meilleures techniques d'anticipation pour concevoir un appareil utilisable par les patients. source: LeFigaro.fr.