La panoplie contre l'acné se diversifie. Les conséquences psychologiques de cette maladie chronique sont trop souvent ignorées. Passage quasi obligé à l'adolescence (de 70 à 80% des 13-25 ans sont concernés), l'acné est loin d'être exceptionnelle chez les adultes. Près de 20% des 25-40 ans, surtout des femmes, ont des lésions cliniques d'acné, a rappelé récemment le Pr Brigitte Dréno (CHU de Nantes) lors d'une journée consacrée à cette pathologie cutanée (1). Pour les médecins et même les principaux intéressés, le diagnostic de cette dermatose est le plus souvent facile au vu des points noirs, microkystes, papules et autres pustules siégeant au niveau du visage et du dos. Autre évidence, l'acné est une maladie du follicule pilosébacé (2), associant une hypersécrétion de sébum (d'où la peau grasse) et une infection par une bactérie, le Propionibacterium acnes. Pourtant, le décryptage de ses mécanismes intimes se révèle complexe. «C'est un puzzle pas encore fini», estime le Dr Nicole Auffret (Paris) pour qui l'acné doit être considérée comme une maladie de l'immunité cutanée au niveau du follicule pilosébacé. «La majorité des patients n'ont pas de trouble hormonal. Leur taux de testostérone est normal. Les anomalies se situent donc dans la peau», insiste-t-elle, en citant par exemple une hypersensibilité locale à des récepteurs des androgènes. Quid du rôle de l'alimentation, souvent invoqué par les patients, réfuté par la plupart des médecins ? «Il y a dix ans, chocolat, cacahuètes, graisses et sucreries avaient été mis hors de cause. Mais des études récentes ont relancé le débat», assure le Pr Jean Revuz (CHU Henri-Mondor, Créteil). La consommation de lait écrémé ou de sucres rapides est à nouveau pointée du doigt, tandis qu'une enquête française suggère un effet protecteur des fruits et légumes. «Les arguments restent insuffisants pour que l'on prescrive un régime spécifique, conclut toutefois le Pr Revuz. Les données sont aussi très contradictoires concernant les relations entre acné et tabac. Il aggrave probablement l'acné chez les femmes adultes.» Molécules en cours d'essais. Les dermatologues s'accordent en revanche sur un point : même modérée, l'acné peut avoir un impact non négligeable sur le plan psychique, avec sentiment de dévalorisation, perte de confiance. «Les lésions, très visibles, dévoilent l'intime de la poussée pubertaire, ce qui peut être perçu négativement en particulier par les filles, explique le Dr Nathalie Feton-Danou (Gisors). Des études montrent qu'il peut exister des écarts de perception importants entre les patients, qui surévaluent la sévérité, et les médecins.» Selon elle, «le retentissement psychologique peut être aussi important que celui d'une maladie comme le diabète ou l'épilepsie». Un paramètre que les médecins devraient sans doute davantage prendre en compte dans le suivi de leurs patients, de même qu'ils devraient les avertir que l'acné est une pathologie chronique, qui relève d'un traitement au long cours. De nouvelles molécules (acide laurique, peptides antimicrobiens, antiandrogènes.) sont en cours d'essais cliniques, la plupart par voie locale. En attendant, les médecins ont à leur disposition un arsenal thérapeutique déjà important, avec des produits locaux et par voie générale (antibiotiques, traitements hormonaux, rétinoïdes, gélules à base de zinc). L'efficacité des lasers, proposés dans des cabinets spécialisés, reste à démontrer. «Actuellement, il n'y a pas de protocoles standardisés. Nous aurions besoin d'évaluations en double aveugle», assure Diane Berson (Université Cornell, New York). Les indications respectives des médicaments ont, elles, été clarifiées par des recommandations de bonne pratique éditées par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé en 2007. Encore faudrait-il que les dermatologues parlent tous le même langage, ce qui est loin d'être le cas, d'après une étude menée par Brigitte Dréno. Confrontés à dix photos de visages acnéiques, huit experts ont eu des appréciations très diverses de l'intensité des lésions (minime, modérée, ou sévère). Pour réduire la subjectivité, une grille de sévérité en cinq stades de l'acné vient d'être validée. Les formes les plus graves de cette dermatose relèvent en principe d'un traitement par isotrétinoïne, un produit très efficace dont la prescription doit être encadrée du fait d'effets secondaires graves (dont des malformations foetales). Ces dernières années, quelques cas de suicide chez des patients traités par ce médicament ont eu des conséquences désastreuses, déplore le Pr Pierre Wolkenstein, président de la Société française de dermatologie. «En quatre ans, les prescriptions ont chuté d'un tiers, alors que les données scientifiques sur la responsabilité de ce produit sont très faibles», regrette-t-il. ** L'alimentation influence-t-elle le développement de l'acné ? Fabien Guibal, dermatologue à l'hôpital Saint-Louis, Paris. Je me souviens de ces années d'adolescence gâchées par une acné qui me « bouffait » le visage. Chaque matin, je me levais avec l'angoisse que ne soit apparue, au réveil, une nouvelle pustule. Et lorsque c'était le cas, c'est-à-dire deux jours sur trois, je savais que ma préoccupation principale de la journée serait de cacher ce bubon, que cette gêne cannibale que je ressentais allait m'empêcher de regarder qui que ce soit en face, en particulier les filles auxquelles je m'intéressais. Mes parents ne savaient pas qu'il existait déjà (à la fin des années 1970) des traitements qui m'auraient permis de retrouver une apparence « normale » et surtout ma confiance en moi grâce à une simple visite chez un dermatologue. J'en étais donc réduit, comme encore tant d'adolescents aujourd'hui, aux petits et grands moyens. Le plus dur, quand j'y repense, était ce régime drastique que je me suis imposé pendant plus d'une décennie. Convaincu que j'étais que le chocolat, la charcuterie, les gâteaux et en gros tout ce qui est bon donnaient des boutons, je m'étais interdit d'y toucher. Ainsi, alors que jusqu'à 12 ans j'aurais vendu mon âme pour une part de gâteau au chocolat, deux ans plus tard, j'avais tellement répété à mon entourage que je n'aimais pas le chocolat que j'avais réussi à m'en convaincre moi-même. Trente ans, dont quinze de dermatologie plus tard, quelle est ma réponse à ces 90 % de patients qui demandent si l'alimentation a une influence sur l'apparition de l'acné ? Elle est catégorique : aucune ! Aucune en pratique en tout cas. Car si l'alimentation joue un rôle dans l'apparition de l'acné, c'est de manière globale. Aucun aliment en particulier ne peut être incriminé et il ne sert à rien d'en exclure un ou plusieurs de son régime. En revanche, l'alimentation occidentale moderne en général semble avoir une responsabilité dans l'apparition de l'acné. Les arguments épidémiologiques sont très convaincants : en Occident, l'acné touche 80 % à 90 % des adolescents et 25 % des adultes. Tandis que chez les Indiens Aché du Paraguay ou les habitants de l'île de Kitavan, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'acné n'existe pas. La même observation a été faite chez les Inuits et les habitants d'Okinawa avant l'arrivée des Américains. Dans les deux cas, s'ils adoptent des habitudes alimentaires occidentales, la fréquence de l'acné rejoint celle des pays occidentaux. L'alimentation de ces chasseurs-cueilleurs se différencie de la nôtre par son faible index glycémique : elle ne comporte pas ou très peu d'aliments qui élèvent de manière importante le taux de sucre dans le sang. Elle est constituée uniquement de fibres, de sucres lents et d'un peu de graisses et de protéines animales. Ces études sont convaincantes, en particulier par leur aspect « avant-après ». Mais avant de nous précipiter sur les recettes des chasseurs-cueilleurs, il faut rappeler qu'il est pratiquement impossible de suivre un tel régime lorsqu'on vit dans un pays industrialisé, car les aliments trop riches y sont omniprésents. Alors, pour conclure, l'alimentation influence-t-elle le développement de l'acné ? Oui à l'échelle de la population, car si nous mangions moins « riche », et en particulier moins sucré, l'acné serait moins fréquente. L'acné fait partie des maladies de la civilisation occidentale, au même titre que le diabète « gras » et l'obésité. Mais non à l'échelle individuelle, car il ne sert à rien de modifier son alimentation pour diminuer la sévérité de son acné ; cette modification n'aurait pas d'impact mesurable. source: LeFigaro.fr