Hubble : «L'univers comme nous ne l'avions jamais vu». INTERVIEW. - Astrophysicien et président du Comité mondial pour la recherche spatiale, Roger-Maurice Bonnet a participé à toute l'aventure du télescope Hubble en tant que directeur scientifique de l'Agence spatiale européenne. Le Figaro Magazine - Hubble a-t-il failli ne servir à rien ? Roger-Maurice Bonnet - Ça avait mal commencé en tout cas. Nous avons laissé passer une énorme erreur : le miroir du télescope n'était pas assez courbé. Le choc a été d'autant plus grand que la commission d'enquête chargée de comprendre cette erreur a montré que les gens qui ont fabriqué Hubble étaient au courant, les tests l'avaient révélée. Inscrits dans un processus de décision militaire, ils n'avaient simplement pas eu la possibilité de se faire entendre. Heureusement, le télescope avait été conçu pour que sa maintenance soit effectuée par des astronautes. Un système correcteur optique a été élaboré, notamment grâce au Laboratoire d'astronomie de Marseille (LAM), puis transporté et installé par les astronautes. Commence alors une succession de découvertes. Quelle a été la plus marquante, selon vous ? Bob Williams, qui a dirigé pendant plusieurs années l'Institut scientifique du télescope de Baltimore (spécialement créé pour exploiter le travail de Hubble, ndlr), a eu l'idée extraordinaire de faire un temps de pause de deux semaines dans la région du ciel la plus sombre, celle où l'on ne voit aucune étoile. Résultat, nous avons découvert l'Univers comme nous ne l'avions jamais vu en observant les premières condensations de matière et les premières galaxies ! Nous pouvions construire un scénario cohérent, de la formation des étoiles à celle des galaxies, et également des trous noirs dont Hubble, au passage, a confirmé l'existence formelle. Comment un télescope arrive- t-il à repérer un trou noir, par essence invisible ? Les trous noirs ont une densité gigantesque et, de ce fait, ils ont des effets d'attraction gravitationnelle qui accélèrent la matière. Hubble voit le déplacement de cette matière. Ce sont des observations indirectes mais fiables. Hubble a aussi détecté des planètes. Pourtant, du fait du rayonnement des étoiles, il est impossible de les voir... Hubble a une sensibilité beaucoup plus grande que n'importe quel télescope et il peut faire des observations dans l'infrarouge. C'est un atout considérable, car les planètes, par rapport à leur étoile, émettent plus de lumière dans l'infrarouge que de lumière visible. Hubble les repère dans une phase appelée le «transit», le passage d'une planète devant son Soleil. Comme lors d'une éclipse partielle du Soleil par la Lune observée depuis la Terre. Même s'il a permis beaucoup de découvertes, ce télescope n'a-t-il pas aussi rallongé la liste des questions que l'on se pose sur l'Univers ? Hubble a en effet dévoilé d'étranges choses qui restent mystérieuses. La matière dont nous sommes formés ne constitue que 5 % de l'ensemble de l'Univers. Une autre composante est appelée «matière noire», et Hubble en a dessiné les cartes. Cette matière noire, personne ne sait encore ce qu'elle est ni ce qu'elle fait. S'il fallait donner une priorité aux futures recherches du successeur de Hubble, ce serait sur ce sujet. Une autre découverte, qui reste à confirmer, révélerait une accélération de l'expansion de l'Univers. Cela s'est produit il y a environ sept milliards d'années et cela va à l'encontre des idées et des calculs des scientifiques. Cette accélération, si elle est avérée, reste une énigme que Hubble a révélée sans la résoudre. ** Hubble, l'univers au fond des yeux. Où l'oeil humain ne voit rien, Hubble découvre les profondeurs du cosmos. Une course dans l'espace et le temps vers les origines de l'Univers. Le premier télescope spatial fêtera, en avril prochain, les vingt ans de son installation à 600 kilomètres d'altitude au-dessus de nos têtes. Durant toutes ces années, il a photographié l'espace, confirmant des hypothèses, résolvant des énigmes et offrant à tous des images époustouflantes du fin fond de l'Univers. La photo est stupéfiante. Vingt ans ou presque après son lancement, le premier télescope spatial jamais imaginé, tel un jeune homme peu soucieux de l'usure du temps, continue à travailler, envoyant ses souvenirs de l'espace. Révélée au dernier congrès de la Société américaine d'astronomie début janvier, l'image d'un fond de l'univers captée par la nouvelle caméra installée en mai dernier sur Hubble, laisse tout le monde muet d'admiration. Devant les yeux des astronomes se dévoilent pour la première fois les plus anciennes galaxies jamais vues à ce jour, formées il y a 13 milliards d'années, soit à peine 600 à 800 millions d'années après la naissance supposée de l'univers. Cette performance est le résultat de deux idées simples et de centaines de milliers d'heures de travail. Dès les années 70, la Nasa imagine l'envoi d'un télescope en dehors de l'atmosphère, qui a l'inconvénient de troubler la vision du ciel et donc de limiter considérablement les observations des astronomes. L'Agence spatiale européenne (ESA) viendra soutenir le projet. Dix ans plus tard, la navette spatiale est à son apogée, et la Nasa imagine un télescope transporté comme n'importe quel satellite, mais que les astronautes pourront réparer si le besoin s'en fait sentir. Ce concept de « télescope spatial assisté par astronaute » sauvera Hubble en évitant, au passage, la perte définitive d'un milliard de dollars. L'histoire d'Hubble nom choisi en l'honneur de l'astronome Edwin Powell Hubble commence mal. Sa mise en orbite est d'abord programmée pour 1986. Mais, en janvier de cette même année, la navette spatiale Challenger est pulvérisée en plein lancement. Ce n'est finalement que le 24 avril 1990 que Discovery embarque le télescope. Des réparations à hauts risques pour les astronautes. Avec 11 tonnes, 13,2 mètres de long, 2,5 mètres de large à son point le plus épais, Hubble a les dimensions d'un autobus. Tout se passe bien jusqu'à la réception des premières images. Dans la communauté scientifique, c'est la consternation : elles sont floues. Le miroir du télescope, qui a coûté 350 millions de dollars, n'a pas la courbe adéquate. Une erreur d'à peine une tête d'épingle, mais tout de même. Trois ans plus tard, la première réparation dans l'espace est organisée, essentiellement pour corriger la vision d'Hubble. «L'opération a eu lieu en décembre 1993, se souvient Roger- Maurice Bonnet, alors directeur de recherche à l'ESA et chargé de suivre le projet. Grâce à la navette spatiale américaine, elle est rondement menée. Elle restera une prouesse historique et technologique, avec l'image de ces astronautes bricolant dans le vide. Les astronomes, qui avaient l'habitude de les montrer du doigt comme étant parfaitement inutiles, ne les jugeront plus jamais comme avant.» Quatre autres interventions auront lieu, permettant au télescope spatial de renouveler son instrumentation et de rester à la pointe de la technologie pendant toute son existence. L'astronaute français Jean-François Clervoy, qui a participé à la troisième mission, raconte la difficulté de telles opérations dans son livreHistoire(s) d'espace : « Un rendez-vous spatial est une course-poursuite à plus de 28 000 kilomètres-heure autour de la Terre et les 200 derniers mètres sont pilotés manuellement. La moindre erreur peut être fatale, puisque la navette n'embarque pas assez de carburant pour plusieurs changements d'orbite et une redescente sur Terre.» La Nasa fait du «Rimbaud spatial» Dès la première intervention, ce qui apparaît comme du bricolage est une réussite. Le télescope envoie à l'Institut de Baltimore, d'où il est piloté, des images d'étoiles et de galaxies qu'aucun astronome n'aurait espéré voir depuis la Terre. L'équipe de la Nasa se renforce rapidement avec l'arrivée d'artistes qui oeuvrent avec les scientifiques à valoriser les informations pour les rendre plus lisibles, y compris du grand public. Les documents bruts sont en noir et blanc. Mais couplés avec les données des autres capteurs d'Hubble, on peut leur donner vie. Le ciel se colore alors en fonction de la chaleur ou des éléments chimiques : bleu pour l'oxygène, rouge pour le soufre, vert pour l'hydrogène. La Nasa fait du «Rimbaud spatial» et emporte l'adhésion du grand public tout en facilitant le travail des chercheurs. «Certains scientifiques estiment que les progrès de la connaissance permis par ce télescope sont aussi spectaculaires que ceux qu'a permis la lunette de Galilée en son temps», écrit Jean-François Clervoy. Les découvertes vont en effet se multiplier. Hubble permet d'abord de constater que le nombre de galaxies est bien plus important que ce que l'on imaginait. Il permet aussi d'estimer l'âge supposé de la création de l'Univers, soit 13,7 milliards d'années. Avant Hubble, nous n'avions pas la preuve irréfutable de l'existence des trous noirs. Dorénavant, les scientifiques sont non seulement sûrs qu'ils existent, mais aussi qu'ils jouent un rôle fondamental dans toutes les grandes galaxies, qui en cachent un en leur centre. « Avant Hubble, le trou noir était un concept, maintenant, c'est une réalité confirmée dont il faut comprendre le rôle », résume Roger-Maurice Bonnet. Le premier télescope spatial a ouvert des portes sur des espaces insoupçonnés, au sens propre comme au figuré. Confirmant les trous noirs, Hubble a aussi vérifié l'existence d'une matière noire. Celle-ci n'est pas uniforme et se distribue dans l'espace à l'image des neurones dans le cerveau, révélant des concentrations à certains endroits et rien ailleurs. Les chercheurs supposent que cette matière noire constitue le fondement même de l'Univers, une sorte de colle qui organise le mouvement des systèmes, des galaxies, des amas d'étoiles. Les informations compilées et analysées en provenance rondedu télescope prouveraient aussi que la vitesse d'expansion de l'Univers s'est accélérée, alors que les scientifiques pensaient qu'elle allait ralentir avec la gravité. Cette croissance serait mue par une «énergie sombre» dont on ignore tout. La communauté scientifique reste divisée sur cette question. Y répondre sera l'un des rôles dévolus au successeur du premier télescope spatial jamais lancé. Il s'appelle James Webb Space Telescope et est presque deux fois plus gros que son aîné. En 2014, il devrait s'installer derrière la Lune, à 1,5 million de kilomètres de la Terre. Pour mieux voir, observer plus longtemps et continuer à nous faire rêver. Au moins autant que son illustre prédécesseur.