Faut-il prendre de la vitamine D contre le cancer ? Le Pr François Chast, pharmacologue et président de l'Académie nationale de pharmacie, répond Pr François Chast. Autrefois cantonnée à la prévention du rachitisme chez l'enfant ou de la décalcification osseuse chez l'adulte, la vitamine D a été récemment reconnue efficace dans la prévention des fractures liées à l'ostéoporose due à l'âge. Elle favorise, en effet, l'absorption intestinale du calcium et du phosphore alimentaires, ce qui limite le risque de déminéralisation osseuse. Aujourd'hui, de nouvelles expérimentations suggèrent que la vitamine D pourrait agir en prévention des maladies cardiovasculaires et aussi du cancer. En laboratoire, on voit que la vitamine D affecte plus de 200 gènes qui influenceraient en particulier la prolifération et la différenciation des cellules cancéreuses. De même, elle freinerait la croissance de certaines cellules cancéreuses en culture, dans le cancer du sein notamment, ce qui pourrait mettre sur la piste d'un traitement. En cas de forte carence en vitamine D, le risque de tumeur serait accru. En revanche, une concentration sanguine élevée en vitamine D serait associée à une réduction de plus de 50 % du risque de cancer de la tête et du cou, de l'oesophage, du pancréas et de leucémie aiguë. Une étude épidémiologique conclut même qu'après la ménopause, un capital osseux intact réduit le risque de cancer colorectal. Il n'en fallait pas davantage pour en déduire qu'une supplémentation en calcium et en vitamine D était de nature à freiner le développement de lésions du côlon. La concentration sanguine de vitamine D doit-elle faire l'objet d'un suivi ? Mais comment le justifier alors que l'on peut être en bonne santé avec des taux étonnamment bas ? Les études en laboratoire ne peuvent jamais que fournir des pistes, et encore à condition qu'elles soient conduites selon les règles de l'art. N'oublions pas les hypothèses du début des années 2000 sur les antioxydants (bêtacarotène, vitamines A, C et E et sélénium) censés prévenir le cancer. Quelques années plus tard, il fallut déchanter : ces antioxydants sont même plutôt néfastes et leur supplémentation augmente le risque de cancer ! On ne dispose actuellement d'aucune étude prospective permettant d'affirmer l'intérêt de la vitamine D en prévention du cancer ou en supplémentation chez des malades atteints de cancer. À ce jour, les concentrations sanguines nécessaires pour obtenir un effet préventif ou thérapeutique sont inconnues ; on ne sait pas si les doses requises seraient identiques quel que soit le type de cancer ni quels seraient les risques d'une supplémentation. Il se peut aussi que l'on confonde des phénomènes observés simultanément et des phénomènes de cause à effet. Si l'on observe une moindre incidence des cancers chez des patients bénéficiant d'une alimentation saine et équilibrée, il est logique de retrouver des apports appropriés de vitamine D au sein de cette population. Il paraît donc prématuré de conseiller de recourir systématiquement à la prise de vitamine D tant qu'il n'y aura pas eu de recherche clinique convaincante, permettant d'évaluer le bénéfice et aussi une toxicité éventuelle. Tout reste à faire, dans un contexte, en outre, où l'industrie pharmaceutique risque de ne pas suivre : d'une part, la vitamine D ne peut plus faire l'objet de brevet ; d'autre part, elle reste trop dangereuse pour être proposée comme complément alimentaire, les surdosages pouvant entraîner des troubles graves. Le plus simple est d'aller chercher la vitamine D là où elle se trouve naturellement, dans l'alimentation (la fameuse huile de foie de morue, certains poissons gras comme saumon, maquereau, thon et sardines, en conserve notamment) et à un moindre degré le lait, les oeufs et les céréales. Il suffit aussi, sans en abuser, de s'exposer au soleil au moins quelques minutes tous les jours pour assurer l'apport nécessaire en vitamine D. ** Les nombreux bienfaits de la vitamine D. «Au-delà de 70 ans, où l'on cumule les facteurs de risque de carence, on peut prendre de la vitamine D sans dosage sanguin préalable». Chez les personnes âgées, une prise quotidienne diminue les risques de fracture et prévient les maladies cardio-vasculaires. Faut-il prendre de la vitamine D ? Les spécialistes sont de plus en plus favorables à une supplémentation systématique dès 65-70 ans, d'autant que s'accumulent les preuves scientifiques des bienfaits de cette vitamine sur l'organisme. Sa grande particularité est d'être synthétisée en grande partie par la peau, sous l'effet des rayons solaires. Les apports alimentaires, surtout par les poissons et en particulier la célèbre huile de foie de morue, ne comptent que pour moins d'un tiers. Connue de longue date pour son rôle sur la minéralisation de l'os, la vitamine D a permis de faire quasiment disparaître le rachitisme infantile grâce à la supplémentation de tous les nourrissons. Après des décennies d'indifférence, elle a à nouveau le vent en poupe auprès des chercheurs. Des travaux récents suggèrent qu'elle pourrait prévenir certains cancers (notamment du colon), le diabète de type I, les accidents cardio-vasculaires, ou encore la dépression saisonnière. Surtout, une vaste étude internationale publiée cette semaine dans les Archives of Internal Medicine confirme que de fortes doses réduisent de façon significative les risques de fracture chez les sujets âgés. Le Dr Heike Bischoff-Ferrari (université de Zurich) et ses collègues ont repris douze précédents essais évaluant les effets osseux de suppléments de vitamine D chez des plus de 65 ans. Cette compilation d'études (méta-analyse) a inclus au total plus de 42 000 personnes. Une prise quotidienne de 400 à 800 unités internationales de vitamine D (soit 10 à 20 microgrammes/jour), diminue de 20 % le risque de fractures non vertébrales et de 18 % celui des fractures de hanche, concluent les auteurs. Une dose inférieure n'aurait en revanche aucun effet, tout comme la prescription concommittante de calcium. Traitement peu onéreux. «C'est une avancée importante, estime le Pr Patrice Fardellone, chef de service en rhumatologie au CHU d'Amiens. Jusqu'ici, le rôle protecteur de la vitamine D vis-à-vis des fractures restait discuté, de précédentes méta-analyses n'avaient pu l'établir. Celle qui vient d'être publiée par Bischoff-Ferrari, qui est une des grandes spécialistes du sujet, est de très bonne qualité.» Face à de tels résultats, doit-on se précipiter chez son médecin pour se faire prescrire des ampoules buvables de vitamine D, d'autant que ce traitement est peu onéreux (quelques centimes d'euros par jour) et généralement bien toléré ? «Au-delà de 70 ans, où l'on cumule les facteurs de risque de carence, on peut prendre de la vitamine D sans dosage sanguin préalable», estime Michèle Garabédian, directeur de recherche au CNRS et expert auprès de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). «La prise peut être quotidienne à une dose de 800 à 1 000 unités ; ou tous les trois à six mois avec une dose de charge. Il faut cependant rester prudent, car des cas de surdosage ont été décrits.» En 2001, l'Afssa avait évalué à 10 microgrammes/j (400U) les apports conseillés en vitamine D pour les sujets âgés. Selon Michèle Garabédian, une réflexion est en cours pour revoir à la hausse les recommandations dans plusieurs tranches d'âge. À Amiens, région peu ensoleillée, le Pr Fardellone n'hésite pas, surtout en hiver, à prescrire de la vitamine D aux sujets les plus vulnérables : femmes ménopausées, personnes qui sortent peu. Une insuffisance voire une réelle carence en vitamine D est fréquente en France, rappelle ce spécialiste. La proportion serait de 30 % chez les adultes vivant au nord de Paris. Elle grimpe à 50 % chez les femmes ménopausées et à 75 % en cas d'ostéoporose. Quant aux personnes vivant en institution, 98 % seraient concernées. «Augmenter les apports alimentaires de vitamine D est insuffisant pour corriger un taux sanguin bas», précise encore le Pr Fardellone. Dans les aliments enrichis comme les huiles, le beurre ou le lait, les quantités autorisées sont infinitésimales par rapport aux besoins.» «Il faut arrêter d'avoir peur de la vitamine D, note le Dr Sonja Belaid, généraliste à Lyon. Beaucoup de médecins craignent les surdosages, mais les doses thérapeutiques sont loin des doses toxiques.» Jeune remplaçante, elle a commencé à s'intéresser au sujet en constatant plusieurs cas d'hypovitaminose D sévère chez des femmes portant le voile. Pour sa thèse, elle a donc mené une enquête - publiée l'an dernier dans la presse médicale -, auprès d'une centaine de femmes voilées, âgées de 18 à 49 ans et consultant en médecine générale. Un dosage sanguin systématique a révélé un taux anormalement bas de vitamine D chez plus de 80 % d'entre elles. À une exception près, aucun médecin généraliste n'avait proposé de supplémentation. source: LeFigaro.fr