Devancer la mort subite Récompensé du prestigieux prix Louis-Jeantet, le professeur Michel Haïssaguerre (CHU de Bordeaux) a présenté, mardi 16 mars, devant l'Académie des sciences, des résultats donnant corps à des espoirs de traitement et de prévention des morts subites d'origine cardiaque de l'adulte, principalement par un trouble du rythme cardiaque, la fibrillation ventriculaire (FV). On dénombre chaque année en Europe 350 000 morts subites de personnes adultes, soit l'équivalent de la mortalité cumulée des cancers les plus meurtriers (sein, poumon et côlon-rectum). Dans 80 % des cas, la mort subite est due à une FV : un court-circuit se produit dans le réseau électrique par lequel chemine l'impulsion responsable des battements cardiaques. Une sorte de "tornade électrique" s'abat sur les ventricules du coeur et entraîne une dislocation du rythme normal. Il devient totalement anarchique. "C'est comme une balle de révolver, explique Michel Haïssaguerre. La personne meurt, comme foudroyée, moins d'une heure après l'apparition des symptômes et, souvent, dans les minutes qui les suivent." Cet accident peut survenir dans les suites d'un infarctus du myocarde, mais généralement il frappe des individus au coeur sain ou peu altéré. Dépister les altérations faisant le lit de la FV et identifier les individus qui sont les plus susceptibles de développer cette pathologie constituent donc un enjeu majeur. Dans les années 1990, l'équipe de Michel Haïssaguerre avait travaillé sur un autre trouble du rythme, la fibrillation auriculaire (FA). Elle avait réussi à cartographier les premiers battements déclenchant la fibrillation dans un coeur battant normalement jusque-là. Surprise : dans la majorité des cas, l'événement prenait sa source non pas dans l'oreillette, mais dans la paroi des veines pulmonaires, celles qui amènent le sang oxygéné des poumons jusqu'au coeur d'où il est propulsé vers les différents organes. CONDUCTION ÉLECTRIQUE. En 1998, Michel Haïssaguerre démontra qu'il était possible de traiter la FA par une ablation par radiofréquence des foyers déclencheurs. Non sans se heurter au scepticisme d'une partie de la communauté médicale : "Certains parlaient de nous comme des "cow-boys" de Bordeaux, se souvient-il. Depuis, 150 000 personnes ont été ainsi traitées par ablation pour une FA en Europe... En 2002, nous nous sommes tournés vers la FV, en cherchant là encore à identifier ce qui se passe au tout début du phénomène." Dans 10 % des morts subites, Michel Haïssaguerre et ses collaborateurs ont décelé des formes d'altérations cardiaques transmises génétiquement. Dans ces formes familiales, les mutations affectent des gènes des protéines participant aux canaux ioniques, c'est-à-dire les protéines de la membrane cellulaire perméables à certains ions (potassium, sodium, calcium) et jouant un rôle majeur dans le fonctionnement des cellules excitables, ce qui est le cas des cellules du muscle cardiaque. Parallèlement, les chercheurs bordelais ont entrepris de cartographier les événements électriques précoces déclenchant la fibrillation. Ils ont ainsi mis en évidence la responsabilité des cellules dites de Purkinje, situées au sein de la paroi du ventricule et qui ne représentent que 2 % de la masse totale du coeur. Ces cellules possèdent des propriétés spécifiques de conduction électrique et de perméabilité aux ions. Toujours au moyen de radiofréquence, Michel Haïssaguerre et son équipe ont traité une série de 38 malades ayant présenté des épisodes de FV. Chez 36 d'entre eux, ces fibrillations ont disparu : depuis huit ans pour le premier patient traité, il n'y a pas eu de récidive. Un total de 60 patients a bénéficié de cette méthode. "Nous avons cherché à savoir s'il existait un terrain propice à la FV. C'est ce qui nous a fait évoquer la possibilité d'une fragilité électrique du ventricule. En mai 2008, nous avons publié dans le New England Journal of Medicine une étude portant sur plus de 200 personnes ayant été ressuscitées après un arrêt cardiaque consécutif à une FV, comparées à un groupe de plus de 400 sujets témoins sans pathologie cardiaque." Cette étude a montré qu'il existait chez les "ressuscités" beaucoup plus souvent (31 % contre 5 %) un phénomène visible à l'électrocardiogramme : la repolarisation précoce. Ce phénomène électrique, jusque-là considéré comme bénin, touche de 1 % à 5 % des individus. Il représenterait donc "un signe de fragilité électrique capable d'engendrer une arythmie", commente Michel Haïssaguerre. La recherche de ce défaut par des techniques de traitement du signal, électrocardiographie ou d'imagerie fonctionnelle permettrait de repérer puis de traiter les ventricules affectés. Reste à trouver les raisons de cette fragilité. Conférence du professeur Michel Haïssaguerre disponible sur le site de l'Académie des sciences http://www.academie-sciences.fr/ (onglet "Conférences" puis "Séances publiques" puis "Séances publiques ayant eu lieu en 2010"). source: le monde.fr