Comment trouver le sommeil quand on est insomniaque. Un Français sur cinq se plaint de ce trouble. De nouvelles stratégies existent. Nous passons en moyenne près du tiers de notre vie à dormir. Certains, pourtant, dorment moins : «20 % des adultes se plaignent d'insomnie au sens médical, c'est-à-dire qu'ils ont, depuis un mois ou plus, du mal à s'endormir ou à rester endormi au moins trois nuits par semaine, et que cela retentit sur le lendemain. Parmi eux, la moitié a recours aux hypnotiques», indique le Pr Damien Léger, spécialiste du sommeil à l'Hôtel-Dieu de Paris. La consommation de ces médicaments a diminué, mais ils apparaissent encore trop souvent comme l'unique solution à l'insomnie, même s'ils ne sont pas dénués d'effets secondaires : dépendance, rebond à l'arrêt du traitement, troubles de la mémoire, etc. La 10e Journée du sommeil, organisée le 19 mars prochain par des professionnels réunis au sein de l'INSV (Institut national du sommeil et de la vigilance), permettra des rencontres avec les spécialistes de plusieurs centres du sommeil qui ouvriront leurs portes au public. Parmi les causes majeures de l'insomnie chronique se trouvent la dépression et l'anxiété. «On a longtemps considéré l'insomnie, présente dans 80 % des dépressions, comme un signe de celle-ci. Or elle la précède souvent et pourrait en être un facteur de risque», explique le Dr Carmen Schröder, psychiatre au CHU de Strasbourg. «À l'inverse, les insomniaques traités ont un risque de dépression de 30 à 40 % inférieur aux autres», indique le Pr Léger. Le traitement de la dépression ou de l'anxiété améliore et parfois supprime l'insomnie. Sinon, les médecins privilégient actuellement les thérapies cognitives et comportementales. «La restriction de la durée de sommeil est très efficace chez les dépressifs, car elle augmente la pression de sommeil. Ils doivent aussi réapprendre à ne se coucher que s'ils ont vraiment sommeil et à se lever dès le réveil. Au besoin, on les entraîne à la relaxation, en associant un traitement cognitif pour combattre l'angoisse de l'insomnie», indique le Dr Schröder. Des prises en charge plus lourdes et trop peu répandues. L'hygiène du sommeil aussi est importante : «Respecter des horaires réguliers de sommeil ; dormir sur une bonne literie, dans une chambre sans ordinateur ni télévision, réservée au repos, dans le noir et le silence, à température modérée ; éviter les siestes, surtout en fin de journée, et le soir la caféine, l'alcool, la nicotine, le sport et les dîners copieux ou riches en glucides (pâtes, sucres.) ; prendre le matin les médicaments qui perturbent le sommeil comme les bêtabloquants ; bien s'exposer à la lumière du jour ; avoir une activité physique régulière.» La dépression se traduit par des réveils précoces, les troubles anxieux plutôt par des difficultés d'endormissement. Ces décalages, dus à une sécrétion trop précoce ou tardive de mélatonine, l'hormone cérébrale qui induit le sommeil, peuvent être traités au moyen de lampes spéciales. «Quand la mélatonine est sécrétée trop tôt, on expose les patients à une forte lumière vers 21 heures pour retarder peu à peu cette sécrétion. Une luminothérapie matinale, vers 7 ou 8 heures, permettra, à l'inverse, de l'avancer», explique le Dr Isabelle Arnulf, neurologue au CHU Pitié-Salpêtrière à Paris. Cette technique est très utilisée dans des insomnies chroniques par avance ou retard de phase dues à un décalage de l'horloge interne. La chronothérapie est réservée aux décalages majeurs, de plus en plus fréquents chez les adolescents rivés le soir à leur ordinateur et qui ne s'endorment pas avant 3 heures du matin. Une cause organique (douleur, prostate, diabète, asthme, thyroïde.), qu'il faut d'abord identifier et soigner, serait en cause dans 30 à 40 % des insomnies chroniques. Fréquentes chez l'obèse, les apnées fragmentent le sommeil et doivent être traitées, surtout en raison des complications cardio-vasculaires. Le syndrome des jambes sans repos, à prédominance féminine, se traduit par des impatiences insupportables qui surviennent seulement le soir ou la nuit et ne se calment qu'en marchant. Il est désormais mieux traité par un apport en fer et de petites doses de dopamine. Au-delà de ces causes, le bruit, la lumière et les contraintes sociales sont de grands pourvoyeurs de troubles du sommeil. «Six millions de personnes, soit un salarié sur quatre, ont un travail posté, qui contrarie les rythmes physiologiques», rappelle le Pr Léger. ** Prescription de somnifères : «pas plus de quelques jours». Outre l'accoutumance, ces médicaments peuvent induire des effets secondaires potentiellement graves, notamment chez les personnes âgées. «Une bonne prescription de somnifères ne devrait pas excéder quelques jours, explique le Dr Didier Benhamou (généraliste à Pantin, médecin d'une maison de retraite). Ces médicaments devraient être pris ponctuellement, pour faire face à des difficultés passagères. Non pas de manière systématique, mais au coup par coup. Car très vite, sinon, apparaît un risque d'accoutumance et des effets secondaires, potentiellement graves, notamment chez les personnes âgées .» Malgré ces conseils, qui reposent sur des recommandations institutionnelles très largement diffusées, les médicaments pour dormir, hypnotiques et anxiolytiques, sont encore très largement délivrés en France. La consommation hexagonale serait huit à dix fois supérieure à celle de certains de nos voisins européens. Les personnes âgées seraient tout particulièrement frappées par ces excès. La Haute Autorité de santé a publié toute une série de guides ces dernières années dans le but de restreindre l'usage de ces molécules sans pour l'instant y être parvenue. Dans les maisons de retraite, entre 30 % et 60 % des pensionnaires, selon les études, absorberaient chaque soir ce type de molécules. Effets indésirables. Le traitement médicamenteux de l'insomnie repose sur deux principales classes de molécules, les hypnotiques (ou somnifères) de durée d'action courte (type zopiclone ou zolpidem) et les anxiolytiques (les benzodiazépines). Ces deux classes ont des mécanismes d'action et des indications différentes, mais ont en commun de provoquer notamment lors d'utilisation prolongée des effets indésirables. «Il est démontré que les somnifères ne sont efficaces que sur très courte durée et présentent des effets délétères, en particulier chez les personnes âgées, peut-on lire dans un rapport récent de la Haute Autorité de santé sur ce sujet. L'indication des somnifères est donc tout à fait restreinte dans les troubles du sommeil.» Les benzodiazépines (Valium, Tranxène.), dont l'effet sur le sommeil passe surtout par un effet anxiolytique, induisent à long terme des vertiges, des troubles de la mémoire, des accidents sur la voie publique, des chutes avec un risque de fracture. Les hypnotiques purs (zopiclone, zolpidem), dont la durée d'action est plus courte, jouent un rôle d'inducteur du sommeil, ne perturberaient pas la mémoire, mais augmenteraient aussi le risque de chute, notamment nocturne. Ces deux types de molécules induisent une accoutumance. Certes la loi impose pour lutter contre ces effets de ne pas délivrer d'ordonnances pour des durées supérieures à quatre semaines dans les cas d'insomnie, et douze dans ceux de troubles anxieux. Mais ces recommandations sont largement contournées. «Chez les personnes âgées, l'architecture du sommeil est modifiée, ajoute le Dr Benhamou. Se greffe en plus souvent le manque d'occupation, l'ennui, un état dépressif, la solitude, qui majore l'insomnie. Il faudrait trouver des activités, lutter contre la solitude, traiter la dépression. Mais très souvent la solution de facilité est de prescrire des somnifères, le médicament devenant le soir une sorte de rituel indispensable.» ** L'importance du sommeil dans l'apprentissage et la mémoire. Des études mettent en avant l'impact des insomnies sur la mémorisation, le développement cérébral et la régulation de l'appétit. Malgré les obstacles - absence de modèle naturel de l'insomnie chez l'animal et limites de l'expérimentation chez l'homme -, des progrès considérables ont été réalisés en quelques années dans la compréhension du sommeil. Sur son rôle, d'abord. Il est constitué de phases de sommeil dit lent, parce que le cerveau produit des ondes électriques lentes, qui se terminent par du sommeil profond. Ces phases de sommeil lent sont entrecoupées de 4 à 5 épisodes de sommeil paradoxal caractérisés par un relâchement musculaire total associé à une intense activité cérébrale. «Le sommeil paradoxal dure beaucoup plus longtemps chez le bébé que chez l'adulte et pourrait jouer un rôle dans le développement cérébral», explique Pierre-Hervé Luppi. Beaucoup d'hypothèses sont émises sur le rôle du sommeil lent sur la mémoire. «Au cours de la journée, les multiples informations qui arrivent au cerveau sont engrangées sous forme de milliers de messages aux synapses, ces jonctions qui se créent entre les neurones. Le sommeil lent servirait à éliminer les synapses qui ne servent à rien, pour ne garder que les mémoires pertinentes et pouvoir engranger d'autres informations le lendemain. Plusieurs arguments expérimentaux vont dans ce sens.» Autre hypothèse solide, celle du renforcement des apprentissages. «On rejouerait durant la nuit certains actes de la journée. Chez l'animal, on observe durant le sommeil lent des séquences d'activation de neurones identiques à celles enregistrées lors de tâches effectuées dans la journée. De plus, le transfert de ces souvenirs depuis l'hippocampe, au centre du cerveau, vers le cortex cérébral durant le sommeil lent permettrait leur stabilisation.» «Interactions». Le retentissement des insomnies, et plus largement du manque de sommeil sur l'organisme, suscite aussi beaucoup d'intérêt. Des études convergentes suggèrent qu'un sommeil insuffisant favoriserait l'obésité. «La privation de sommeil diminue la leptine, qui coupe l'appétit, et augmente la ghréline qui l'accroît. Ces deux hormones agissent aussi au niveau central, notamment sur un système ancestral d'éveil qui s'active en cas de besoin alimentaire, celui de l'orexine (l'hormone cérébrale produite par ces neurones). Mais l'ensemble de ces interactions est loin d'être connu», explique André Bourgin. Pour Pierre-Hervé Luppi, «ce lien n'est pas surprenant puisqu'il y a une proximité anatomique au sein de l'hypothalamus entre des voies qui régulent la prise alimentaire et les centres du sommeil et de l'éveil». Ce système de l'orexine est absent dans la narcolepsie, une maladie neurologique qui provoque des accès de sommeil brutaux et incoercibles. «Après avoir tenté de fabriquer des analogues de l'orexine pour soigner ces patients, l'idée a germé de fabriquer une "anti-orexine" pour soigner cette fois-ci les insomnies en inhibant temporairement ce circuit d'éveil. Cette molécule existe désormais, c'est l'almorexant. Encore en cours d'étude, elle devrait arriver dans deux ou trois ans et constituer une véritable avancée», indique le Dr Arnulf. source: LeFigaro.fr